Les Chats perdus, chapitre 4

 



Madame Mesrine


 

Barbara Kadabra

25/03/2017

 

 

Parfois je consulte mes fiches avant de recevoir un patient, mais c’est plutôt rare. Et pourtant, je les écris assez fidèlement. Chacun a la sienne. Le style en est irrégulier, il change avec sa parole, sa parole et la mienne, et selon qui il est, comment il devient. J’aime ça : c’est une sorte de mise au point avec moi-même, un ajustement de ma rêverie, ma rêverie à deux. Parce que si je ne rêve pas avec eux, mes patients, ça ne marche pas. La psy, c’est une affaire de plasticité intérieure, pas seulement de savoir. Il faut être un peu comme une pâte à modeler plutôt silencieuse qui change de forme en même temps qu’elle s’imprègne de ce qui vient du patient, comme une empreinte, et puis parfois s’arrêter sur un point et là, renvoyer un écho, si possible juste, pour qu’en l’autre ce qui est au contraire si rigide, si répétitif (et souffrant) se mette en mouvement.

Avec Adélie Brancart, on a été trois tout de suite : elle, moi, et son père. Ce serait bien que je capture le père. Il est mort, mais pas très enterré. Avec elle, il faut que j’apprenne à mourir, et me fasse enterrer. Parce que cette voix harcelante, on peut parier sans grand risque de se tromper que c’est une manière de le maintenir en vie : pas la peine d’être grand psy pour le comprendre. Évidemment, je ne vais pas lui présenter un acte de décès. Il faudrait que j’arrive à capturer le père et le zigouille pour de bon, et simultanément, ça va de soi, offrir à Adélie une alternative, une vraie, une vivante.

C’est une drôle de personne, Adélie Brancart. Dès qu’elle entre, je me souviens de tout d’un coup, comme avec tous mes patients. Une minute avant, on m’interrogerait, j’aurais des lacunes dans ma mémoire : est-ce qu’il est célibataire, orphelin, exilé, maniaque, est-ce qu’il a des enfants et combien, où il est né, etc : tout ça revient, c’est pour ça que je n’ai pas besoin de consulter mes fiches. Et je connais leur façon de parler habituelle, par quoi ils commencent, silence, flot de parole, etc. Il y a des surprises bien sûr, et heureusement. Mais quand même, c’est la familiarité avec ce patient-là, qui vous serre la main (mais Adélie Brancart fait semblant de ne pas voir ma main tendue pour l’instant), qui s’assied en face de vous ou bien s’allonge (pour l’instant nous sommes en face à face, elle a commencé en décembre, c’est si récent), c’est la familiarité avec ce patient-là qui vous revient en bloc dès qu’il entre, dès qu’il est entré.

Sauf qu’Adélie Brancart, je ne sais jamais, mais vraiment jamais, comment elle va commencer ni ce qu’elle va raconter. À notre première séance, elle a démarré par ces mots : « Dans la rue, il y a un homme qui marmonne de long en large et en travers. Et ce matin, vous savez ce qu’il disait ? Il disait : “Vos présupposés sont affligeants”. C’est rare, non ? ». Oui, rare ! J’ai dit oui. « J’ai cherché ce que ça voulait dire sur internet. C’est compliqué. Vous connaissez ce mot-là, vous, “présupposé” ? » Prudemment, j’ai dit oui. Son visage s’est apaisé brusquement, elle a ri, et elle m’a dit : « Je préfère ça… ».

Pas facile de lui faire parler d’elle vraiment. Cela vient peu à peu, mais ce n’est pas facile. Elle est venue me voir parce que la date anniversaire de la mort de sa mère approchait. « Depuis celle de mon père, huit mois auparavant, je revis la chute libre, tombée dans un puits, oui, dans un puits sans fond, que j’ai vécue au moment du suicide de ma mère, mais pire cette fois, parce que ça me hante moi aussi, l’idée du suicide » – pendant qu’elle parlait, je voyais bien le suicide tanguer dans ses yeux. J’ai laissé passer, laisser entrer dans ma tête, pour prendre la mesure. Pas de doute, oui, les spectres sont nombreux et pressants. Sa mère s’est suicidée après la mort de son propre père – le grand-père d’Adélie, donc -, un réfugié espagnol qui avait perdu un bras pendant la guerre civile. Adélie, qui aime ses enfants avec passion, est arrivée mue par la terreur de faire des orphelins.

Sur ce point-là, je sais qu’elle va vraiment mieux : elle le dit et je le sens. Mais à chaque séance, elle semble oublier la raison pour laquelle elle est là, sa dépression, ses impasses, la voix qui la harcèle, qui ne s’arrête jamais de lui parler.

Elle raconte le monde. Une fois, elle entre et me dit : « Les nouveaux locataires, au troisième, lui s’appelle Monsieur Dupont. Oui, oui, Dupont, avec un “t” : est-ce que ce n’est pas ça, ce qu’on appelle un présupposé affligeant ? Enfin, c’est comme ça que je le comprends. Mais sa femme, alors là, vous ne devinerez jamais : elle s’appelle Ophélie Mesrine, et elle est de la famille de Jacques Mesrine, le truand, vous vous souvenez ? Je suis née dans la nuit du jour où il a été tué, le 2 novembre 1979 ! Il y avait la radio dans la salle d’accouchement, la sage-femme et mon père écoutaient plus les infos que les gémissements de ma mère, qui s’est coltinée un faux travail de vingt-quatre heures, ça je crois que c’est vraiment l’enfer, non ? En tout cas, pour ma mère, les dix-huit balles dans le cadavre et le faux travail, ça l’avait plus marquée que la joie de ma naissance, même si elle m’a allaitée et qu’elle a aimée ça, enfin, c’est ce qu’elle disait, moi, je ne sais pas, je ne suis pas sûre. » J’apprends donc son âge au passage. « Mon frère, au moins, il est né le 24 décembre 1977, ça faisait rire mes parents qui n’étaient pas croyants ». J’apprends au passage qu’elle a un frère vivant. J’essaie de la faire enchaîner mais elle néglige ma parole. Ou bien : « Madame Mesrine est allée à Genève ce week-end. Vous ne devinerez jamais ce qu’elle m’a raconté. Dans les chiottes supermodernes du TGV, à l’aller il y avait une grosse étiquette collée à l’envers pour que les gens ne lisent pas ce qui était écrit dessus en rouge, “interdit”, et sur la partie blanche de l’étiquette – oui, c’était une étiquette autocollante en partie blanche – sur la partie blanche, au feutre, quelqu’un avait écrit : “pour tirer la chasse d’eau, appuyez sur le bouton rouge sous le rouleau de papier.” Et dans le train du retour, la même chose était écrite, mais au feutre directement sur la paroi des chiottes ! Parce que les gens qui ont construit ces trains-là, ils ne se sont pas aperçus qu’ils avaient mis un bouton jaune juste à portée de la main à côté des chiottes, et puis un peu plus loin un machin rond marqué “SOS” qui a l’air d’être un bouton mais qui n’en est pas un : tout le monde appuyait sur le bouton jaune, ou n’osait pas appuyer sur le bouton rouge, parce que quand même, en général, le rouge, c’est la couleur du “SOS” ».

Elle m’annonce souvent qu’elle va me taire telle ou telle information sur sa vie, « débrouillez-vous » En général, à la séance suivante, elle me raconte ce qu’elle n’a pas dit la fois d’avant. Par exemple, maintenant je sais que ses trois enfants sont de trois pères différents. Les séparations d’avec ses amants n’ont pas l’air de la faire souffrir. Elle est restée en excellents termes avec deux des pères, Luc, le père de Martin qui a six ans, et Simon, le père de Jonas, qui l’a quittée juste après la naissance du bébé. Luc et Simon s’occupent bien de leur fils, chacun à sa manière. Par contre, Solférino – sic ! –, le père de Lydia, la fille aînée de 13 ans, est un marginal-type, drogue et alcool et petite délinquance, le poncif, quoi, qui refuse de voir sa fille mais par période harcèle Adélie au téléphone, comme c’est le cas en ce moment. Mais je n’en sais pas plus, elle le mentionne en passant…

Elle a une passion pour les détails et les anecdotes. « Vous ne devinerez jamais » : non, jamais je ne devinerais, mais ce n’est pas forcément sa première phrase, et parfois elle commence tout autrement : « Cet enfoiré… » J’attends. Je n’ai aucune idée de qui sera « cet enfoiré ». C’est le locataire du 9e étage, le voisin de Furio Rosso… « Cette gamine-là, dans l’autobus, trois ans à peu près, elle était jolie jolie, mais complètement folle déjà, j’en ai eu le cœur ravagé, me raconte-t-elle une autre fois. Sa mère ne s’occupait pas d’elle, elle allait et venait en tout sens dans le bus. Elle s’asseyait à une place libre, elle se relevait, elle changeait de place en s’accrochant aux accoudoirs ou aux bras ou aux jambes, sans faire aucune attention aux corps des passagers, elle se servait d’eux comme si c’étaient des objets, comme si elle ne voyait pas que c’étaient des personnes. Et puis, deux fois, le passager à côté d’elle était en train de manipuler son portable, soudain, elle se jette sur l’objet en s’étalant sur les genoux de l’autre et cherche à l’attraper. À chaque fois, une fois c’était un homme, une autre fois c’était une femme, le passager, surpris, a eu un mouvement de défense et lui a dit “non”. Elle n’a pas insisté, elle a regardé la personne mais sans avoir l’air de vraiment la voir, et elle s’est à nouveau à peu près calée à sa place. Une fois, elle était en face de moi à une de ces places en hauteur dans les nouveaux bus et elle se balançait, je lui ai dit : “attention, tiens-toi bien, tu risques de tomber”. Elle m’a regardée sans sourire, sans s’arrêter. Mais le plus bizarre, c’est que comme le bus se remplissait progressivement, à un arrêt, une femme est entrée et s’est avancée dans le couloir tout très de la place où la gamine était alors assise. Eh bien, vous ne devinerez jamais : elle s’est levée et lui a désigné la place pour qu’elle s’asseye. La dame l’a remerciée chaleureusement. Elle ne l’a pas regardée. Elle a interpellé sa mère à l’autre bout du bus et elle a baragouiné plusieurs fois : “Maman, la dame s’est assise”… La mère n’a pas répondu. »

En fait, chaque fois qu’elle commence à parler, je sens qu’avec elle entre comme un immense trou d’air. Un trou, ce n’est pas rare, avec les patients. Métaphore pour le trauma. Mais voilà. Le trou qui entre avec Adélie Brancart est particulier. Il m’arrive de penser que ce trou-là, ce n’est pas le réel, comme dirait l’autre, pas un traumatisme encore ignoré ou encore indicible – mais simplement la réalité, la sienne, la mienne, la nôtre. Le malheur du monde. Rien de spectaculaire, rien d’anodin non plus. Adélie a une manière toute particulière d’absorber et de raconter le malheur du monde. Elle a une intelligence exceptionnelle pour ça, sauf quand elle est en colère (il faut dire qu’elle est en colère souvent). C’est troublant. Il faudrait peut-être que je me pose des questions. Peut-être que je suis en train de changer de métier mine de rien, sans m’en apercevoir, de devenir, je ne sais pas, moi, journaliste, ou ethnologue, ou militante – ou écrivain ! Parfois, je prête l’oreille à un murmure qui n’est pas l’inconscient. Mais l’aventure plutôt. Et les mésaventures. Très très étrange.

Il y a deux semaines, elle est entrée, elle était comme soulevée d’enthousiasme, et elle me dit : « D’abord, d’abord, ce type, vous savez, eh bien, c’était vraiment un flic, et même un inspecteur, comme il m’a dit. Il a dû demander à changer son heure de rendez-vous, parce qu’aujourd’hui, je ne l’ai pas croisé. » Et elle a continué comme ça une bonne partie de la séance sur « ce flic ». « Et comment je le sais, vous vous le demandez sûrement. (Je n’en avais pas encore eu le temps, j’écoutais d’ailleurs, mais elle capte ma curiosité aussi sec…) Mon père me disait toujours, si tu dois avoir affaire aux flics, faut te démerder pour dépasser direct le trouffion de base et aller direct au commissaire ou à son adjoint. Un type qui cogite un peu dans un vrai bureau, parce qu’ils ont les neurones moins bousillés que le reste, la racaille des flics. En tout cas en démocratie. Je ne te parle pas d’une dictature militaire, fais gaffe à ce que je te dis pour l’avenir, tu n’as qu’à demander à ton grand-père (oui, il vivait encore, on l’appelait Papito, et ma grand-mère, Abuelita, c’est pas logique mais c’est comme ça, il avait fait de la prison sous Franco, et je sais seulement que ce n’était pas gai, ce qui lui était arrivé). Donc, j’ai demandé direct à parler à un flic de bureau, pas un flic en uniforme qui patrouille ou qui fait la circulation ou qui coffre les gens. J’ai dit que c’était très important. Ne me demandez pas comment ça a marché, mais ça a marché. Je vous vois bien mariée à un flic d’ailleurs. Par exemple, au commissaire – je dis ça, parce que le commissaire était sorti de son bureau du premier étage, enfin je suppose que c’était le commissaire, et il parlait à je ne sais trop qui, il avait l’air fou de rage, et aussi le jeune type avec mon flic à moi lui parlait en agitant les mains, tout le monde parlait en long en large et en travers à des étages différents, le reste du commissariat était tétanisé en entendant cette rumeur. »

« Cette rumeur ? »

(Parfois, j’essaie.)

Elle ignore.

« Et c’est là que je l’ai reconnu. Il m’a vue, et vous ne devinerez jamais, mais alors jamais, ce qu’il m’a dit : “j’ai une question, une question parfaitement adaptée à une cinglée qui s’inquiète des fleurs qui poussent et de la pluie qui mouille. Est-ce que vous m’entendez ? Cette voix-là, la mienne, est-ce que vous l’entendez ? Et celle à qui je m’adresse, vous l’entendez aussi ?”. Moi, par principe, vous l’avez compris, je ne m’étonne de rien. Je lui ai répondu très poliment que je n’étais pas une cinglée, et que Monsieur Rosso en avait presque tous les jours de nouvelles sur sa terrasse, des fleurs. Je croyais qu’il était déjà venu porter plainte d’ailleurs, parce que moi, c’est ce que je lui avait conseillé, hein, plutôt que de m’emmerder avec ça, parce que qu’est-ce que j’y peux, moi ? Au moins, il y aurait une enquête, et si Monsieur Furio est cinglé, vaudrait mieux que ça se sache, à son âge, on peut avoir la maladie d’Alzheimer, ça peut très bien commencer comme ça. Mais que ce n’était évidemment pas pour ça que je venais, que ce n’était pas vraiment mon affaire à moi, des fleurs qui fleurissent magiquement la nuit sur une terrasse de sable et de pierre (ça a un nom, c’est japonais, un truc comme ça, Monsieur Rosso me l’a expliqué et c’est bien une preuve que c’est un cinglé). Non, moi, je venais demander si Solférino avait le droit de me harceler au téléphone comme il le fait depuis deux semaines. Cette nuit-là, il m’a envoyé dix sms, je les ai trouvés sur mon portable en me réveillant. Le flic me dit : “vous voulez porter plainte ?”. Alors ça non, ce n’est pas mon style, c’est pas dans mes gênes, voilà ce que je lui ai dit. Je voudrais seulement qu’on m’explique mon droit, connaître la loi. Mais porter plainte, sûrement pas, il faudrait vraiment qu’il menace de nous tuer pour que j’en arrive là, et que j’y croie, parce qu’une menace, c’est pas forcément très sérieux, vous ne pensez pas ? (J’ai hoché la tête, pas plus. Elle me sidère). Ben il a eu l’air stupéfait. (Comme moi !) »

Oui, et puis ça a pas mal duré. Il faudrait que je complète ma fiche en y ajoutant ce flic, en somme.

J’ai envie de lui poser des questions incongrues, du genre : « Et l’homme qui marmonne, qu’est-ce qu’il est devenu ? Est-ce que vous le rencontrez encore ? ». Ou bien : « Comment va Mme Mesrine ? »

Il y a deux jours : « Et vous savez quoi ? À la crèche, on leur fait manger des fleurs. Des biberons aux fleurs, vous avez déjà vu ça, vous ? ».

— Fleur ?

— Oui, aux fleurs.

— ... Votre mère, morte dans la fleur de l’âge ?

(J’essaie, sans conviction. Après tout, des biberons à la violette, pourquoi pas ?)

Elle ignore encore.

Et aujourd’hui, c’était autre chose. « Vous savez, ce cinglé du dernier étage, Furio Rosso, eh bien autant l’autre était bien un flic, autant lui, je me suis complètement plantée, il n’est pas cinglé du tout, des fleurs qui surgissent le matin sur sa terrasse, ça fait déjà plusieurs fois que ça lui arrive, et je les ai vues, les fleurs, c’est vraiment flippant, les cinglés, c’est ceux qui se baladent sur les toits parce que comment vous voulez qu’ils arrivent sinon par les toits ? Il n’y a jamais de carreau cassé, jamais sa porte n’est forcée ! Ou alors, quelqu’un qui a un double de sa clé ? Une fleur à la fois : un jour c’est une rose, un jour une pivoine, un jour du lilas… Je lui ai dit : Monsieur Rosso, vous devriez aller voir Monsieur Malik Fall, c’est le nom de mon flic, parce que c’est vraiment un flic. Je ne sais pas s’il l’a fait ou non. Mais il a réfléchi, réfléchi, il a dit : “ça c’est bizarre, ce nom-là me dit quelque chose. Je me demande si c’est pas un des deux flics que je vois souvent à la fin de la journée au bistrot du coin de la rue”. Furio Rosso, non, il n’est pas cinglé du tout, si vous saviez comment c’est beau chez lui, il n’y a presque pas de meubles, des photos de sa famille, et puis, la terrasse ! Depuis que je l’ai vue, je rêve d’aller au Japon… Mon frère a voyagé partout, et je ne crois pas qu’il connaisse le Japon, faut que je lui demande la prochaine fois qu’il viendra.

— Votre frère… ?

— Débrouillez-vous, m’a dit Adélie en me regardant droit dans les yeux.

Je n’ai pas insisté. La prochaine fois sans doute…

« Et Monsieur Furio, parce que maintenant, je l’appelle Monsieur Furio, c’est plus gentil, non ? Monsieur Furio connaît aussi Hassan, place de la République. Remarquez, tout le monde connaît Hassan, place de la République, tout le monde d’un peu humain je veux dire. J’espère que vous connaissez Hassan ? Il m’a donné un tableau que j’ai accroché dans la loge. C’est un tableau qui représente la mer. Je n’ai pas osé lui demander pourquoi la mer. Il représente la mer à perte de vue, une mer d’une couleur inconnue, comme dans certains cauchemars que je fais, quand la mer s’est gelée en position de déchaînement et qu’elle paraît vous voir et vous accuser… »

J’écoute, j’entends en flottant, et puis je retiens ce nom-là, Hassan… Je n’ai pas osé lui dire que je ne connaissais pas Hassan ni personne du quartier des Pas perdus, que j’habitais tout à fait ailleurs. Et alors j’ai repensé au mystérieux clochard et à ses présupposés affligeants, en me demandant si ce n’était pas moi, ici, le présupposé affligeant…

Ce qui est certain, c’est qu’en sortant, elle continue à me parler, me dit-elle. Et moi à l’écouter. Sa vie, ordinaire en un sens malgré ce qui la hante, malgré une histoire peu banale, me captive. Elle ne reverra sans doute pas celui qu’elle appelle ce flic, contrairement aux locataires de l’immeuble, que j’apprends à connaître. Monsieur Dupont et Madame Mesrine, par exemple, sont bien singuliers, et je ne sais pas si je résisterais longtemps à la curiosité qu’ils m’inspirent – je veux dire, qu’ils inspirent à Adélie –, si j’étais elle. Ils sont brocanteurs tous les deux, mais avec des passions opposées. Madame Mesrine vend des armes et sait jouer avec séduction de l’aura de son nom pour attirer des clients qu’elle aime décrire et présenter imaginairement à Adélie. Monsieur Dupont vend des œuvres d’art, essentiellement des natures mortes. Il y en a plein leur appartement : d’un côté, leurs murs sont couverts, me dit Adélie, de tableaux représentant des bouquets de fleurs, des coupes de fruits, des poissons écaillés aux grands yeux brillants et au ventre ouvert, des citrons à moitié épluchés et des verres et des carafes translucides ; et, de l’autre, d’armes aux formes diverses et même de casques militaires qui me donnent des frémissements d’inquiétude…

Un jour dernier, j’ai quand même dit doucement : « Adélie, faites attention quand même… ». Je ne savais pas bien ce que je redoutais à ce moment-là, ni de quelle nature cette fois était le gouffre que j’ai vu s’ouvrir à nos pieds…

À suivre...

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