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Saynète n° 73

 

 

 

Naïs :         […] Berger, retiens ta main… berger, crains ma colère.
Daphnis : Quoi ! tu veux fuir l’Amour ! l’Amour à qui jamais
                     Le cœur d’une beauté ne pourra se soustraire ?
Naïs :         Oui, je veux le braver… Ah !… si je te suis chère…
                     Berger… retiens ta main… laisse mon voile en paix.
Daphnis :  Toi-même, hélas ! bientôt livreras ces attraits
                      À quelque autre berger bien moins digne de plaire.
Naïs :          Beaucoup m’ont demandée, et leurs désirs confus
                      N’obtinrent, avant toi, qu’un refus pour salaire.
Daphnis :  Et je ne dois comme eux attendre qu’un refus ?
Naïs :          Hélas ! l’hymen aussi n’est qu’une loi de peine ;
                      Il n’apporte, dit-on, qu’ennuis et que douleurs.
Daphnis :   On ne te l’a dépeint que de fausses couleurs :
                      Les danses et les jeux, voilà ce qu’il amène.
Naïs :           Une femme est esclave.
Daphnis :                                            Ah ! plutôt elle est reine.
Naïs :           Tremble près d’un époux et n’ose lui parler.
Daphnis :   Eh ! devant qui ton sexe est-il fait pour trembler ?
Naïs :            À des travaux affreux Lucine nous condamne.
Daphnis :    Il est bien doux alors d’être chère à Diane.
Naïs :            Quelle beauté survit à ces rudes combats ?
Daphnis :    Une mère y recueille une beauté nouvelle :
                        Des enfants adorés feront tous tes appas ;
                       Tu brilleras en eux d’une splendeur plus belle.
Naïs :            Mais, tes vœux écoutés, quel en serait le prix ?
Daphnis :    Tout : mes troupeaux, mes bois et ma belle prairie ;
                        Un jardin grand et riche, une maison jolie,
                        Un bercail spacieux pour tes chères brebis ;
                        Enfin, tu me diras ce qui pourra te plaire ;
                        Je jure de quitter tout pour te satisfaire :
                        Tout pour toi sera fait aussitôt qu’entrepris.
Naïs :            Mon père…
Daphnis :    Oh ! s’il n’est plus que lui qui te retienne,
                        Il approuvera tout dès qu’il saura mon nom.
Naïs :            Quelquefois il suffit que le nom seul prévienne :
                        Quel est ton nom ?
Daphnis :                                           Daphnis ; mon père est Palémon.
Naïs :              Il est vrai : ta famille est égale à la mienne.
Daphnis :      Rien n’éloigne donc plus cette douce union.
Naïs :              Montre-les moi, ces bois qui seront mon partage. […]
Naïs :              Satyre, que fais-tu ? Quoi ! ta main ose encore…
Daphnis :      Eh ! laisse-moi toucher ces fruits délicieux…
                         Et ce jeune duvet…
Naïs :                                                  Berger… au nom des dieux…
                         Ah !… je tremble…
Daphnis :                                          Et pourquoi ? que crains-tu ? Je t’adore.
                         Viens.
Naïs :             Non ; arrête… Vois, cet humide gazon
                         Va souiller ma tunique, et je serais perdue ;
                         Mon père le verrait.
Daphnis :                                                               Sur la terre étendue
                          Saura te garantir cette épaisse toison.
Naïs :              Dieux ! quel est ton dessein ? Tu m’ôtes ma ceinture.
Daphnis :      C’est un don pour Vénus ; vois, son astre nous luit.
Daphnis :      C’est ce bois qui de joie et s’agite et murmure.
Naïs :              Tu déchires mon voile !… Où me cacher ? Hélas !
                          Me voilà nue ! où fuir !
Daphnis :                                                             À ton amant unie,
                         De plus riches habits couvriront tes appas.
Naïs :             Tu promets maintenant, tu préviens mon envie,
                        Bientôt à mes regrets tu m’abandonneras.
Daphnis :    Oh ! non ! jamais. Pourquoi, grands dieux ! ne puis-je pas
                        Te donner et mon sang, et mon âme, et ma vie ?
Naïs :            Ah !… Daphnis ! je me meurs… Apaise ton courroux,
                        Diane.
Daphnis :                   Que crains-tu ? L’amour sera pour nous.
Naïs :              Ah ! méchant, qu’as-tu fait ?
Daphnis :                                                           J’ai signé ma promesse.
Naïs :              J’entrai fille en ce bois et chère à ma déesse.
Daphnis :       Tu vas en sortir femme, et chère à ton époux.

André Chénier, « L’oaristys – imitée de Théocrite », I, Les Bucoliques, dans Œuvres poétiques, Garnier, 1889, Vol. 1, p. 22-28 (https://fr.wikisource.org/wiki/Œuvres_poétiques_de_Chénier/Moland,_1889/L’Oaristys).

 
 

 

 

 Hélène Merlin-Kajman

23/12/2017

 

 

Chénier 2017, ou la circonstance d’un programme d’agrégation, plus précisément de son « oaristys » imitée de Théocrite. Je ne la lis pas avec un regard neutre, mais avec un mot qui demande à lui être accolé, « viol » – et ceci, dans un contexte socio-politique où, depuis un mois ou deux, de viol, il est beaucoup question. Bref, compliqué.

Je pars avec deux boussoles : celle de mon plaisir (et de mon déplaisir) ; et celle de mes connaissances linguistiques et littéraires. La seconde relève en gros de ma compétence professionnelle. La première, pas vraiment. Pourtant, la définition de la littérature passe par les effets qu’elle produit sur ses lecteurs. Mon travail, c’est d’ajuster ces deux boussoles. Un travail de culture, en somme.

La saynète est efficace : elle réalise ce coup de force de traduire, sans aucune narration, non seulement la demande érotique pressante d’un jeune berger invitant une jeune bergère à faire l’amour avec lui et à l’épouser, mais encore le passage à l’acte qui scelle un mariage imminent. Par de simples mots échangés en discours direct, le texte fait surgir des corps : il évoque des mouvements et des gestes, montre, à un rythme étourdissant, la transformation accélérée de la relation, sur fond d’une évidente dissymétrie. Car c’est le jeune homme qui conduit le rythme, c’est lui qui attire, qui entraîne, qui sé-duit ; lui qui entreprend et conclut. Ce sont sa voix et son corps qui communiquent son désir à la jeune fille, la captivent, la capturent : sa voix, car il la persuade ; son corps, car il la prend. Pas une seule fois la jeune bergère ne dit « oui ». Il est même tout à fait évident qu’elle dit plutôt « non », et que le jeune homme n’en a cure : c’est bien lui qui veut, et passe à l’acte.

 Un « viol », donc ?

Laissons de côté la convention littéraire : voici un outil trop gros, qui n’explique rien, excuse encore bien moins. Laissons de côté aussi la question de savoir si parler de viol est ici un anachronisme : la parade critique est assez pauvre. Je me contenterai tout de même de remarquer que pas plus pour moi que pour les contemporains de Chénier (ni sans doute ceux de Théocrite), les bergers ne sont référentiellement crédibles : le décor bucolique qui flotte autour des personnages ne demande pas notre assentiment réaliste, c’est évident. Nous sommes donc libres d’y engager notre rêverie – c’est-à-dire, de déplacer, de transposer.

Mais évidemment, le texte peut nous hérisser, nous révolter : « Tu déchires mon voile […] Ah ! méchant, qu’as-tu fait ? ». Alors la rêverie se bloque, le berger devient le masque d’une figure plus hideuse.

Que me fait-il, à moi ?

Je ne me reconnais pas dans la jeune fille : ni littéralement, ni métaphoriquement. Je me reconnais encore moins dans le jeune homme. Je ne peux pas dire pour autant que je ne reconnais rien du désir érotique dans cette scène, et c’est ce qui la sauve pour moi. Ainsi, j’aime vraiment cet unique vers : « C’est ce bois qui de joie et s’agite et murmure. »

Ai-je pour autant envie de partager ce texte ? Pas beaucoup. Je ressens un trop fort contraste entre un certain vertige érotique qui y circule, une sorte d’allégresse plutôt délicate (affaire surtout de rythme et de sons, je crois), et, au contraire, la platitude de ce que le berger a à dire à sa bergère. En fait, ce qui m’afflige le plus dans ce texte, c’est sa pauvreté, son prosaïsme. C’est même sa morale bourgeoise, comme nous aurions dit il y a quarante ans, maquillée d’un peu de libertinage évidemment phallocrate. C’est aussi tout ce qu’il annonce d’un peu sordide. Daphnis, je n’en doute pas, va épouser Naïs : les deux jeunes gens sont égaux socialement, le berger est de bonne foi, c’est même la raison pour laquelle finalement, du côté des arguments (car il s’agit bien de rhétorique délibérative aussi), la bergère se laisse convaincre. Mais pendant que se ternira, comme annoncé, la beauté de Naïs élevant ses enfants avec des gouvernantes, ce Daphnis si entreprenant aura des maîtresses et installera une courtisane dans une maison de campagne à Chaillot, à Auteuil ou à Montmartre…

Mais ce viol ?

Je ne le vois pas, je ne le sens pas. Je vois une séduction très dissymétrique, et tristement pauvre. Mais Naïs consent.

Elle consent ? Vous vous rendez compte de ce que vous osez affirmer ?

D’accord, elle ne consent pas : elle cède. Voilà, elle cède. Mais outre qu’elle ne cède pas sans rien savoir de ce qu’elle fait – le dialogue est très clair sur ce point, car « Diane » signifie « virginité » –, elle cède aussi à son désir : « Ah !… je tremble… ».

Comment, vous prétendez qu’elle ne tremble pas de peur ?

Je prétends que c’est ce que veut signifier le texte.

Mais c’est un texte d’homme ! Et le consentement, c’est le grand alibi des violeurs, vous ne l’ignorez pas !

Oui, oui, je l’admets. Ma question sera alors celle-ci : quel gain (théorique, sensible, sentimental, esthétique, etc.) nous apporte l’étiquette de viol pour résumer l’histoire ? À mon sens, aucun. Brutalement, le sens se ferme, se fige. Le texte, malgré sa pauvreté, me paraît disponible pour des questions et des désirs, c’est-à-dire pour des déplacements (des effets critiques, des différends : entre hommes et femmes, entre générations, entre réflexes culturels, entre polarités du désir, etc.) : le texte ne nous contraint pas de n’épouser que la forme de désir de Daphnis. Mais aussitôt ce mot « viol » posé sur lui, il se pétrifie et perd toutes les ressources transitionnelles qu’il aurait pu offrir.

Alors, je préfère une autre formulation, qui resterait comme une objection importante faite au texte, pas comme sa vérité définitive, pas comme une interdiction : « ce dialogue ne représente-t-il pas une scène de séduction qui n’est pas sans violence du côté du berger, et même, n’est-on pas en droit de se demander s’il ne s’agit pas, en un certain sens, d’un quasi viol ? ».

Hypocrisie de cette avalanche de modalisations prudentes ?

Pourquoi avez-vous peur de trancher, de vous engager ?

Pourquoi ? Parce qu’à ce texte, je veux aussi qu’on me laisse le droit d’accrocher des souvenirs, ou des témoignages, ou des fantaisies, homme ou femme, d’un désir partagé, mais par surprise, par capture, par rapt violent même : « C’est ce bois qui de joie et s’agite et murmure »…

 

 

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