Adage n° 28.1 : Après moi le déluge / B. Autiquet



Adage n°28.1

 

Après moi le déluge.
 
 

Benoît Autiquet

21/10/2021

J’ai vu dernièrement le début d’un film très hollywoodien intitulé Noé. La raison de la colère divine n’était pas seulement, comme dans la Bible, la « méchanceté » de l’humanité, mais aussi son irrespect de la nature, qui l’avait amenée à épuiser toutes les ressources. Au contraire, Noé éduquait ses enfants dans un respect scrupuleux des beautés de la création, leur interdisant par exemple de cueillir une pâquerette qu’ils avaient trouvé jolie.

  Après l’humanité prédatrice, le déluge ; après moi aussi, qui ai eu ma part à cette prédation. Peut-être que je suis déjà un peu trop vieux pour en vouloir à ces « boomers » qu’on accuse volontiers d’avoir trop profité. Je sais aussi, pour en connaître intimement, qu’ils avaient quant à eux vécu d’assez près une réalité que l’on a coutume de décrire par un autre passage biblique et aquatique : l’existence terrestre est une vallée de larmes. Je n’en veux guères à ma mère d’avoir abusé de la machine à laver, quand je sais que sa propre mère se cassait le dos avec d’immenses marmites remplies d’eau savonneuse, dans lesquelles trempaient les vêtements de ses dix enfants.

Après elle -ma mère-, donc, le déluge. De son côté, cela ne va pas sans regret, mais elle se rassure en se persuadant qu’on trouvera bien quelque chose, une amélioration technique, pour changer le cours du réchauffement climatique. Je lui explique que c’est peu probable, elle ne m’écoute pas beaucoup ; alors je me dis qu’au fond, c’est bien ce qu’elle doit se dire, « après moi le déluge », et puis qu’elle a raison : après tout, lorsque l’humanité pâtira successivement de sécheresses et d’inondations, et que ça mettra en cause notre capacité à nous nourrir, elle ne sera plus là pour le voir. Et après moi alors ? Ah non, moi je ne suis pas comme ça, dis-je (parfois en regardant ma mère d’un air sévère). Je mange moins de viande, j’utilise moins de plastique, je m’habille d’occasion, etc… Ces petits gestes personnels, un peu trop personnels, qui me donnent bonne conscience sans empêcher le déluge d’arriver.

Comme beaucoup, je ne suis plus du genre « après moi le déluge » ; en revanche, je me demande si on n’est pas tous devenu, collectivement, du genre « après nous le déluge ». Je ne vois pas quel « nous » serait aujourd’hui à même d’éviter la catastrophe. Et cette plainte sur la communauté introuvable, mélancolique lorsqu’elle se présentait – à moi du moins- comme la nostalgie des partis ou des mouvements d’antan, prend aujourd’hui des accents tragiques. Pour donner voix à ma détresse – est-ce « l’anxiété climatique » dont commencent à parler les journaux ? – je me trouve, comme plein de gens, dans l’incapacité de faire groupe, et de construire une puissance collective capable d’éviter le désastre. Au contraire : plus le déluge se précise, et plus autour de moi les groupes susceptibles de l’éviter s’amenuisent ou disparaissent. L’urgent, sans doute, n’est pas de se rendre moralement impeccable vis-à-vis de la nature – comme le Noé du film-, ce qui confine souvent à la casuistique stérile. La question qui se pose, plus que jamais, est celle de l’action collective et des modalités de constitution du collectif.

Pour l’instant, j’ai découvert de drôles de manières de me consoler. Les arbres seront sans doute emportés par la sécheresse et les méga-feux ; les oiseaux disparaissent par milliers et millions ; même les hautes montagnes, sans la glace qui les cimente, sont susceptibles de s’effondrer. Alors je regarde plus haut, et je vois le ciel bleu et les nuages blancs, et les étoiles la nuit. Ca au moins, ça ne bougera pas trop. Puis un ami, amateur de documentaires scientifiques, me l’a assuré : dans 4 ou 5000 ans, la planète connaîtra une nouvelle ère glaciaire, et notre réchauffement climatique sera sans doute largement compensé. J’imagine qu’alors il n’y aura plus grand-chose, et que ceux qui auront survécu, des plantes, des animaux, des êtres humains, qu’importe, pourront à nouveau croître et se multiplier.

Et qui sait, après le déluge, il y aura peut-être quelqu’un qui sera à nouveau susceptible de dire « moi ».

 

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