Hélène Merlin-Kajman

 


06 mars 2021

« Islamo-gauchistes »

Nous ne sommes pas toujours d’accord, à Transitions : ce dont nous nous félicitons régulièrement.

La chose, bien sûr, pourrait rapidement tourner à la pose, et nous en sommes conscients. Mais nous préférons courir ce risque plutôt que celui du dialogue de connivence, du catéchisme et de la fusion. Non que certains désaccords ne soient placés hors de notre capacité à les tolérer : un mouvement, ce n’est pas la société entière ; ce n’est pas toute l’université – c’est un lieu de rassemblement animé par une certaine décision. Cela s’est fait, cela se fait au fil du temps et de ses secousses polémiques. Mais en général, les discours que nous écartons ont en commun d’être invasifs : ils assertent, sur un mode qui déconsidère l’opinion adverse (ou l’ignore purement et simplement). Nous cherchons au contraire à parler sur fond de l’insécurité que provoque le dissensus. Même si nous nous gardons aussi de l’utopie du débat pacifié, nous cherchons à entraîner les chercheurs (et ceci, depuis le premier colloque que nous avons organisé) à ne pas éviter les désaccords : mais au contraire à trouver une manière de les mettre en lumière, de les parler.

Du coup, forts de cette expérience et de ce constant souci, nous ne risquons pas d’oublier certaines évidences factuelles – que l’on peut déplorer, auxquelles on peut opposer des arguments théoriques, qu’on peut dénigrer ou mépriser ; mais dont on ne peut pas nier l’existence historique. Par exemple, personne, à Transitions, n’oublierait que le marxisme a été pratiqué comme une science en philosophie, en littérature, en histoire, en sociologie, etc., et que, pourtant, le concept de « lutte des classes » est un concept militant ; que la dialectique a longtemps organisé nos discours, avant de reculer sous l’effet de puissants débats critiques et d’une érosion politique démontrant assez que l’université n’est pas une tour d’ivoire ; qu’à l’époque de Tel Quel, de nombreux penseurs voulaient « tuer la littérature » (cancel culture ?). Personne ne croit que le concept bourdieusien d’habitus, oh combien précieux, discutable, et largement consensuel jusqu’à il y a peu, soit neutre politiquement. Chacun sait bien que nos définitions explicites ou implicites du langage, qui fondent des différences épistémologiques majeures, reposent sur des convictions politiques presque autant que sur des bases « scientifiques » : nous savons que certains chercheurs définissent la rhétorique comme une manipulation, d’autres comme une communion, d’autres comme un bricolage soucieux d’éthique ; qu’enfin, certains font de la poésie une rhétorique, et d’autres non… Aussi essayons-nous, dans nos discussions, dans nos pratiques scripturaires, de nous en souvenir : cette mémoire fonde notre morale de la recherche et du discours – une morale de l’inquiétude et de l’inconfort, sans laquelle tout deviendrait stéréotypie et académisme mort.

Aussi, les néologismes qui cherchent à inquiéter la pensée pour qu’elle ne s’arrête pas de chercher (« la blanchité » par exemple) ne nous font pas peur, ce qui n’implique pas que nous les ferons nôtres sans examen. Il n’en va pas de même des néologismes à visée policière : ceux qui veulent court-circuiter discours et disciplines, et ceci, non pas en les rappelant à l’ordre (du discours) (après tout, l’ordre du discours se désordonne sans cesse, y compris sous l’effet d’un rappel à l’ordre), mais en appelant à un coup de balai pur et simple. Alors, même si la formule s’est galvaudée au cours des décennies, ce serait peut-être le moment de déclarer : « nous sommes tous des islamo-gauchistes » - en tout cas, nous qui n’avons pas l’intention de cesser de lire avec intérêt ou passion Claude Levi-Strauss, Roland Barthes, Michel Foucault, Gilles Deleuze, Jean-François Lyotard, Jacques Derrida, Pierre Bourdieu… ou pire encore, Frantz Fanon, Luce Irrigaray, Hélène Cixous ou Edward Saïd… - nos aînés…

Il ne s’agit pas de fidélité, mais d’anamnèse, et d’humour aussi ! Alors, comme ceux avec lesquels nous pensons encore n’ont pas toujours fait des propositions paisibles, nous avons décidé d’ouvrir bientôt une nouvelle rubrique, que nous appellerons « Désaccords ». Nous allons réfléchir à sa forme, et nous serions heureux que tous nos lecteurs pensent à la façon dont ils pourraient s’en emparer : bref, vos propositions sont les bienvenues.

La livraison de cette semaine s’inscrit dans le droit fil des lignes qui précèdent. Brice Tabeling notamment polémique avec un texte d’Amy Gutmann qui entre pour lui en résonance avec notre présent, malgré l’apparence de position tierce qu’il semble défendre.

La seconde conversation critique, aujourd’hui, prépare la venue d’Anne Emmanuelle Berger au séminaire de Transitions le 26 mars prochain. Elle nous parlera de #MeToo. Le texte que je commente porte sur la littérature, sur ce que les études de genre font à l’histoire littéraire, et surtout, sur ce que la littérature fait aux études de genre : avec ce simple renversement de perspective faussement symétrique, tout bouge…

Tout bouge aussi dans la saynète qu’Augustin Leroy consacre à un passage du Livre du Duc des vrais amants, de Christine de Pizan, qui fait surgir à son tour la question de la lecture féministe d’un texte littéraire, pour la déplacer. Je me contente d’en proposer une lecture naïvement féminine si je puis dire.

Il n’y a que l’adage « A chaque jour suffit sa peine », commenté par Eva Avian et par moi-même, qui nous distraie un peu de ces préoccupations théoriques. Mais avec nos adages, c’est à coup sûr une pratique transitionnelle de l’écriture que nous continuons d’explorer : en espérant que vous aussi en ressentiez les bienfaits modestes…

H. M.-K.

Prochaines saynètes  : un extrait de W. G. Sebald et, exceptionnellement et pour préparer la venue d'A. E. Berger au séminaire, un extrait des Lettres Persanes.

Prochain adage : « Qui aime bien châtie bien ».

Prochaine conversation critique : un texte d'A. E. Berger, évoqué plus haut.

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