Eva Avian

 


05 juin 2021

La théorie littéraire n’est pas une idylle

Nous publions ce mois un texte de François Cornilliat né de sa lecture de La Littérature à l’heure de #MeToo,« "Force non forcée" : d’un récit idyllique et de sa beauté ». « Force non forcée » : l’expression, comme le « quasi-viol » employé par Hélène Merlin-Kajman, ne manquera pas de surprendre, de déranger, de scandaliser peut-être. À l’autre versant, elle plaira et dispensera une forme de soulagement : elle maintient ouvert, en tous les cas, l’espace de discussion auquel il nous semble si important de continuer à offrir un lieu aujourd’hui.

François Cornilliat emprunte cette expression au récit des amours de Pâris et d’Œnone par Jean Lemaire de Belges, texte du XVIe siècle qu’il met en regard de « L’Oaristys » de Chénier. La piste qu’il emprunte est double. D’une part, le récit de Lemaire, parce qu’il aurait la « compétence » de « voir le viol », écarterait très consciemment cette qualification de la scène qu’il décrit, notamment en donnant au personnage féminin la pleine « intégrité de sa volonté ». D’autre part, François Cornilliat se demande quelle leçon nous pouvons encore tirer de la beauté d’un texte passé, sans que cette leçon soit affaire de satisfaction « scientifique » ni fade résolution en un « esthétisme pour l’esthétisme » – il s’agit bien, plutôt, de « donner à apprécier cette forme surannée comme si c’était encore possible et important ».

Ce « comme si », qui fait apparaître les protagonistes d’un partage et la forme d’un contrat conscient entre eux, et nous rend pleinement responsables du choix de sortir de l’oubli des textes vieux de plusieurs siècles, ne va pas sans conflits et sans heurts, en nous confrontant, notamment, à « un sexisme ou racisme ordinaire » qui, avant, « ne nous gênait pas, même quand cela nous gênait ».

Les cinq conversations critiques de ce mois (n° 9.1, 9.2, 9.3, 9.4, 9.5) sur un extrait de La Littérature à l’heure de #MeToo s’emparent justement des questions inhabituelles (du côté de la discipline littéraire) de la beauté et des jugements de valeurs portés sur les textes. Jérôme David, Guido Furci, Natacha Israël, Augustin Leroy et Gérald Sfez discutent à nouveaux frais des risques, des obstacles et de la responsabilité qu’engagent les termes d’une éthique de la transmission de la littérature.

De cette transmission, il est très concrètement question dans le délicat « Journal » de Virginie Huguenin, qui nous replonge dans le contexte de la fermeture des établissements scolaires en avril dernier : la séparation des corps s’y traduit comme aussi nécessaire que douloureuse.

La saynète de ce mois, autour d’un extrait des Bêtes de Federigo Tozzi, met en scène une étrange idylle. Pour Guido Furci, un sentiment d’apaisement peut naître de l’angoisse qui se dégage de la dysharmonie entre deux personnages faisant penser à des « pantins ». Pour Brice Tabeling, les réticences ressenties en première lecture révèlent au contraire un « manquement moral », celui de l’esquive du corps du personnage féminin par l’écriture. Peut-on dire du premier qu’il « sauve » le texte ? Je vous renvoie plutôt à son « Sablier », qui pose littéralement, le temps d’une traversée mélancolique de Paris, la question des « gestes qui sauvent » et de leur rapport à la vérité.

Deux gestes littéraires pour donner et ne pas donner la morale de l’histoire des publications de ce mois, qui toutes interrogent la responsabilité de nos gestes (théoriques, littéraires). Dans son « Sablier », Hélène Merlin-Kajman nous fait entrer dans le geste d’un autre, le temps que fume et s’éteigne une allumette dans « une odeur de soufre », qu’étincelle et se dissipe un souvenir d’enfance. L’adage « comme on fait son lit, on se couche » se décline sous la plume de Jérôme David en une série de confettis, de lieux et de lits, qui lui font perdre tout ton moralisateur.

En conclusion : une « morale à dormir debout » et des œuvres littéraires à propos desquelles il nous revient effectivement de statuer, non pas en législateurs, mais en littéraires, c’est-à-dire, peut-être, « au sein d’une assemblée constituante » (François Cornilliat), qui débattra de ce que les œuvres passées diront à l’avenir.

E. A.

Prochaine saynète  : une lettre de Madame de Sévigné.

Prochain adage : « Il n’y a que la vérité qui blesse ».

Prochaine conversation critique : un texte de Gérald Sfez.

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