Benoît Autiquet

 

 


05 février 2022

Douleur de l'individuation

 

Pourquoi parler d’un auteur inconnu, qui raconte une affaire obscure jugée par une institution judiciaire disparue ? Simple goût de l’érudition ? Peut-être pas. En proposant deux saynètes autour d’un texte d’Esprit Fléchier extrait des Grands Jours de Clermont, qui relate le cas d’un galérien qui tente d’échapper à sa condition en fomentant un mariage avec une femme qu’il ne connaît pas, Hélène Merlin-Kajman et Augustin Leroy formulent d’autres hypothèses. Ils disent tous deux leur surprenant plaisir à la lecture de ce texte mais aussi leur identification, malgré la distance historique, avec cet homme et cette femme qui ont cru un moment que les lois du mariage pouvaient être supérieures au statut que la société leur attribuait.

Comment expliquer ce plaisir pris à découvrir des vies « mineures » dans un texte qui l’est tout autant ? Faut-il concevoir ce plaisir selon les mots de Claude Grignon, qui, citant une célèbre phrase de Musset, résume ainsi l’attitude des romanciers réalistes se penchant sur les souffrances du peuple : « "Je voudrais être ce Monsieur qui passe" – sans doute, mais à la condition de continuer à être Musset » ? Dans le commentaire critique qu’elle fait du texte de Grignon, Hélène Merlin-Kajman fait une autre hypothèse. A ses yeux, la phrase de Musset traduit une douleur que chacun connaît, et qu’elle nomme la « douleur de l’individuation » : ce désespoir de savoir que l’on ne sortira jamais de « la prison de [son] corps-et-âme ». En ce sens, la littérature est une consolation, car elle permet une approche de l’autre, qui ne se départit jamais de la conscience que la fusion est impossible.

A sa manière, l’adage de Michèle Rosellini rejoint ce propos. L’autre, elle ne le découvre pas dans un autre temps ou dans un autre milieu, mais bien en elle-même, au moment où, pressée par un impératif professionnel, elle se fait lièvre - elle qui se croyait devoir être à jamais tortue. Dans son sablier, et plus gravement, Guido Furci réfléchit, à la faveur du dernier film d’Arnaud Desplechin et de la pandémie, aux limites de notre capacité à accueillir les souffrances physiques d’autrui.

Bonne lecture !

B. A.

Prochaine saynète  : un texte d'Annie Ernaux.

Prochain adage : « Charité bien ordonnée commence par soi-même».

Prochaine conversation critique : Un texte de Claude Mouchard, tiré de Qui si je criais...? Œuvres-témoignages dans les tourmentes du XXe siècle, (2007)

 

Powered by : www.eponim.com - Graphisme : Thierry Mouraux   - Mentions légales                                                                                         Administration