Saynète n° 122.4.

 


Il est phtisique : avec un visage jaune et creusé. Seul le bout de son nez, semé de quelques boutons, est violacé. Il porte des lunettes, et il semblerait que de la cendre lui tombe dans les yeux. Il marche à pas longs et rigides ; avançant un pied, il fait bouger l’épaule correspondante.

Elle a honte de se parer d’une rose ! Ses gants froissés et tout troués, une jupe qui lui reste entre les jambes, un chapeau qui avait été à la mode dix ans auparavant, des chaussures à talons tordus.

Ils firent connaissance dans une brasserie, près d’une promenade publique, un dimanche : des petites tables de pierre, rondes, des tabourets de fer peint, un petit orchestre jouant faux, dirigé par un chef chauve.

Ils se marièrent.

Ils ne sortent presque jamais ensemble ; et un sale petit clébard bâtard, pelé et ratatiné, lui emboîte le pas, qui s’arrête tous les trente mètres afin de ne pas tomber sur ses pattes arrière.

Federigo Tozzi, Les Bêtes, traduit de l’italien par Philippe Di Meo, Paris, Éditions Corti, 2012, pp. 17-18.

Michèle Rosellini

03/07/2021

 

Cinq paragraphes, trois personnages, un narrateur absent, ou bien caché à la manière du chasseur ou du berger des images-devinettes de mon enfance. Ils composent une scène singulière, une sorte d’hapax, dans le recueil de Federigo Tozzi, dont chacune des brèves séquences s’applique à décrire, à la première personne, l’état d’une âme affectée par les signaux ténus que lui adresse le monde. Une joie secrète en émane, ou bien, le plus souvent, une douleur sourde toujours renouvelée, explorée à nouveaux frais. J’y suis sensible, au point que ce texte-ci me laisse indifférente, presque indignée de sa froideur

Ici le regard se tourne vers l’extérieur. Il se porte sur un couple. Un couple à peine suggéré par la symétrie du « il » et du « elle » à l’initiale des deux premiers paragraphes. L’allure caricaturale du portrait de l’homme interpelle : les détails se juxtaposent sans ordre, ni hiérarchie entre l’intérieur et l’extérieur, le corps et l’accessoire. Si bien que la repoussante enluminure du teint semble tourner en farce la mortelle progression de la phtisie, et que les lunettes servent de vitrine à l’irritation perpétuelle des yeux. La démarche, surtout, fournit un indice : l’avancée mécanique du pied et de l’épaule correspondante évoque le mouvement d’une marionnette actionnée par la tension alternée des fils. Plus loin dans le recueil, on lit cette phrase : « maintenant, j’aurais envie d’écrire une nouvelle, dont les personnages seraient des marionnettes en bois ». Ne voit-on pas ici la réalisation anticipée de ce programme ? Si donc les personnages étaient des marionnettes – des fantoccini en italien, ou « fantoches » ? La figure féminine paraît confirmer l’hypothèse : elle n’existe que par son accoutrement, usé et démodé, comme un assemblage de chiffons dissimulant un corps sommairement bâti de bois ou de fil de fer. Toutefois un sentiment l’habite : la honte. Honte de quoi ? Est-ce que « se parer d’une rose » reviendrait à affirmer un désir d’élégance, une tentative de charme incompatibles avec la tenue sordide ? être pitoyable, certes, mais inconvenante, jamais ! Cette ébauche de conscience humanise la marionnette…

Une humanisation vite effacée par l’évocation de la rencontre qui a fait de ces êtres disparates un couple, sommairement esquissé par le passage au pluriel du pronom sujet, le « ils » réunissant « il » et « elle » dans un même anonymat. La rencontre est d’ailleurs dépouillée de son statut d’événement par la multiplication des articles indéfinis : « une brasserie », « une promenade », « un dimanche », « des tabourets de fer », « un petit orchestre » sont autant d’éléments sans identité propre, qui échouent à remplir leur fonction de repères dans l’espace et le temps. La banalité s’aggrave de la laideur médiocre du mobilier bricolé, des fausses notes, et de la calvitie du chef d’orchestre.

Le seul événement dans cette temporalité indéfinie, c’est le mariage. Du moins la conjugaison du verbe au passé simple (« ils se marièrent ») et son déploiement en paragraphe produisent formellement un effet d’événement : mais, en l’absence d’incarnation descriptive, celui-ci reste abstrait.

Le dernier paragraphe accentue l’abstraction du mariage : la vie commune reste invisible, autant dire inexistante pour ces personnages assignés à une pure extériorité. Mais ici intervient une surprise narrative. Sans solution de continuité (le « et » faisant transition), apparaît un troisième personnage, qui, lui, fait couple – visuellement, c’est-à-dire essentiellement – avec l’un des conjoints : il « lui emboîte le pas », certes, mais à qui ? Le datif du pronom personnel ne permet pas de décider s’il s’agit de « il » ou bien de « elle ». Peu importe, le regard est braqué sur le chien, et celui-ci se trouve évoqué avec une précision péjorative (« bâtard, pelé et ratatiné ») qui pourrait assimiler son portrait à ceux de ses maîtres s’il n’était pas marqué d’une secrète empathie. Le « sale petit clébard » est émouvant dans les efforts de dignité qu’il oppose à l’irrésistible pesanteur de l’âge ou d’une infirmité. S’il n’y résistait, la répétition de la chute pourrait être comique, mais il se tient vaille que vaille sur ses quatre pattes, et cette vision maintient le lecteur dans un équilibre fragile où la compassion l’emporte sur la dérision. Impossible de ne pas s’apercevoir, alors, que le narrateur a pris consistance dans ce regard tendrement accompagnateur de la persévérance de l’animal.

Ainsi, ma perception initiale du texte m’apparaît soudain erronée : il ne comportait pas trois personnages, mais deux plus un, le troisième échappant à l’existence mécanique des deux premiers par l’intention que manifeste sa conduite, et qui fait de ses répétitions même une forme d’exercice de la liberté. Le clown, qui est la figure la plus approchante du « petit clébard bâtard », se distingue de la marionnette par l’intériorisation du principe de son action : s’il rate, c’est qu’il affronte seul, sans principe moteur externe ni savoir préalable, la résistance de la matière. Et s’il fait rire, c’est d’un rire tempéré par l’empathie, le spectateur sachant confusément qu’il incarne la part vulnérable de sa propre humanité.

Cette séquence en apparence si singulière s’intègre, en définitive, à la logique esthétique et affective du recueil qui repose sur l’attrait secret pour les « bêtes », immanquablement présentes à la fin de chaque fragment, que ressent l’âme blessée et toujours en alerte du narrateur.