Sablier n° 10.14

 

Ce qui nous arrive  n°14
 

Guido Furci

03/07/2021

 

À la Ferme Tropicale de Paris il y a des serpents, des lézards, des tortues, des escargots et des insectes. Le fils d’Amandine y va régulièrement pour enrichir sa collection d’invertébrés (il possède plusieurs terrariums et une bibliothèque assez impressionnante de livres à thème), participer à des formations (en dépit de son jeune âge, il a déjà décroché des certificats semi-professionnels) et observer les vies silencieuses des phasmes (il n’en a jamais élevé, mais il les étudie depuis longtemps). Je découvre en explorant le site internet du magasin que les phasmes se reproduisent par parthénogenèse. « Parthénogenèse » est un mot qui me fait penser aux expériences scientifiques du collège, au temps passé à Genève – où j’ai découvert les travaux de Charles Bonnet sur les pucerons et les « vers d’eau douce, qui coupés par morceaux, deviennent autant d’animaux complets » –, et aux « naissances vierges », dont j’ai entendu parler pour la première fois dans un article du National Geographic d’il y a plusieurs années – j’ai dû le conserver quelque part, mais je ne sais plus où (en le cherchant je tombe sur toute une série de coupures de journaux sur les notions d’héritage, transmission et mémoire intergénérationnelle : dans un sens, ce n’est pas comme si tout cela n’avait pas de lien !)

Dans l’introduction du mémoire de l’une de mes étudiantes de Master il est question de postmodernité et d’« existences archipéliques » : elle en parle en présentant un corpus de romans dont les personnages semblent évoluer en autarcie, plongés dans la lumière bleue de leurs écrans d’ordinateur, assis dans les salles d’attente des aéroports entre deux déplacements professionnels, plus souvent à l’hôtel que chez eux, parfois dans des appartements de fonction aux décors aseptisés, comme dans certaines pièces de théâtre, où si l’on opte pour une mise en scène minimaliste c’est pour faire des espaces représentés autant d’objets polyvalents, voire « hybrides ».

Je songe depuis plusieurs mois déjà à l’écriture d’un recueil d’histoires d’individus aux prises avec des phénomènes d’autofécondation. Je crois que ce serait intéressant d’interroger la place de l’autre dans un monde où quiconque pourrait se suffire à soi-même – à n’importe quel niveau. Je me demande d’ailleurs si, dans une telle réalité, les institutions existeraient encore de la façon dont on les connaît (je complique peut-être inutilement les choses, il se peut que celles-ci s’adaptent toujours beaucoup plus rapidement que les gens à l’individualisme ambiant).

Bien évidemment, mon recueil n’aurait absolument rien à voir avec les débats actuels sur la PMA : moi, la seule chose qui m’intéresse dans ce projet, c’est de raconter splendeurs et misères de quelques êtres-îles.