Sablier n° 10.12

 

Ce qui nous arrive  n°12
 

Guido Furci

05/06/2021

 

Le Quartier latin, ou plutôt « mon » Quartier latin, est en train de se vider. La Vieille Grille a fermé ses portes il y a quelques années – j’y allais souvent avec mes étudiants pour leur faire découvrir la musique du yiddish et l’atmosphère d’un cabaret appartenant à une autre époque ; le collectif du cinéma La Clef cherche par tous les moyens à éviter une expulsion définitive – « moi je ne sais pas, j’ai l’impression qu’aujourd’hui on perd même quand on gagne », commente une dame croisée sur le trottoir devant le guichet – ; d’ici peu mon université aussi quittera les lieux – je n’ose pas le dire à la boulangère de Censier, qui se réjouit de la réouverture « des écoles et des fac » après la période de confinements réitérés, « parce qu’ici, sans les étudiants, c’est vraiment la fin, vous voyez ». Je vois très bien. Et j’y pense pendant plusieurs heures, alors que je suis censé me concentrer à fond sur les massages cardiaques à effectuer sur Jean-Robert, le pantin avec les bras amovibles qu’on me confie dans le cadre d’une formation pour devenir Sauveteur Secouriste du Travail. Entre deux « mises en situation », je réfléchis à un répertoire étendu de « gestes qui sauvent », en cas de malaise, d’accident – et en général.

En fin d’après-midi je me fais un cadeau : je rentre en taxi pour profiter de quelques plans-séquence sur la ville qui reprend timidement ses habitudes. Ces derniers mois j’ai passé beaucoup trop de temps à ouvrir et fermer les fenêtres de mon ordinateur. Là, j’ai envie d’autres fenêtres (et d’un petit courant d’air).

Mon chauffeur est cambodgien, habite à Paris depuis plusieurs années et, lorsqu’il devine mes origines italiennes, décide de me raconter une histoire « écrite oralement par [lui] » (sic). L’histoire se passe « entre Venise et l’Orient ». Lors de l’un de ses voyages à l’autre bout du monde, Marco Polo visite un marché couvert et découvre les gâteaux d’une vieille pâtissière de la ville de Kratié. Les gâteaux en question sont ronds, pas très épais et garnis d’une grande variété d’ingrédients. De fait, chacune de leurs tranches pourrait appartenir à un gâteau différent (aux haricots rouges, au riz, aux fruits). Mais leur assemblage donne lieu à une espèce de mosaïque pour tous les goûts. « C’est quoi ? » demande Marco Polo à la pâtissière dans une langue qu’elle ne connaît pas. « Pissaa, pissaa », répond-t-elle par une expression élégante, quelque peu désuète et qui, d’après le chauffeur, signifie « goûtez, je vous en prie ». Marco Polo partage avec ses compagnons les tranches de l’un des gâteaux exposés sur le comptoir. De retour à Venise, il encourage son cuisinier à réaliser des quiches salées calquées sur le modèle des gâteaux cuits sur les rives du Mékong, mais avec des produits locaux (tomates, fromages à pâte filée, olives, basilique). Avec les yeux qui sourient au-dessus de son masque, mon chauffeur dit : « Je sais, je sais, la pizza vient de Naples, et il ne faut surtout pas blasphémer avec ce genre de choses ». Ce à quoi il ajoute : « Mais parfois j’aime penser que, si ça se trouve, j’ai inventé la vérité ». Son rire tonitruant mais presque enfantin m’amuse beaucoup plus que l’histoire. À un feu rouge, un cycliste l’entend, me lance un regard quelque peu complice et repart, égayé par une scène à laquelle il aurait voulu assister plus longtemps.

Après une journée bien remplie – surtout en émotions – je m’endors en cherchant un lien entre « les gestes qui sauvent » et « l’invention de la vérité ». Je rêve de Manuel Valls, sur le point de quitter son poste de conseiller municipal à Barcelone pour revenir en France, en vue de la présidentielle de 2022. Soudainement, j’ai très peur de 2022 (pas à cause de Valls, loin de là), et en particulier de ce dont je pourrais rêver en 2022. J’essaie de visualiser mentalement le sternum en plastique de mon mannequin, le métronome qui impose un rythme régulier aux différentes tentatives de réanimation, le lecteur de CD qui passe Stayin’ alive pendant qu’on effectue, tant bien que mal, les ventilations artificielles. J’essaie de lister dans ma tête les voyages que j’aimerais faire ou refaire dans un futur proche, les séjours que j’aurais dû effectuer l’année dernière, les rencontres qui ont fini par se dématérialiser par manque de visibilité quant à la suite.

Tout défile avec précipitation, comme les façades des immeubles quand on roule vite en direction du Père Lachaise. Je ne sais pas si « ça sauve » et je ne sais plus si c’est « vrai », mais je crois que ça fait du bien. Je profite donc du manège, chaque chose en/a son temps.