Adage n°34.3.

 

Comparaison n'est pas raison
 
 

Michèle Rosellini

02/04/2022

Nous avons sans doute été nombreux et nombreuses, ces derniers temps, à être hantés par cet adage, et à nous efforcer, jour après jour, d’écarter du champ de notre conscience, comme un réflexe mental inapproprié, les analogies que faisaient surgir de notre mémoire historique les nouvelles quotidiennes de la guerre. Non l’invasion de l’Ukraine par les troupes russes n’est pas comparable à l’invasion de la Pologne par les armées du Reich en 1939. Et pourtant… aujourd’hui comme alors, les populations civiles sont des cibles sciemment visées, et ce fait qui pouvait alors être laissé dans l’ombre se révèle crûment aujourd’hui dans les multiples images captées et transmises « en temps réel », comme on dit. Poutine n’est pas Hitler, certes, et les réunir sous le même diagnostic de délire paranoïaque nous donne l’illusion d’une explication rationnelle tout en nous empêchant de chercher à saisir la forme de rationalité propre à la politique du dirigeant russe. Et pourtant… nous ressentons le besoin irrépressible de donner forme au sentiment d’inquiétante étrangeté que nous procure sa conduite guerrière, et surtout de nommer la source de ce déni du prix de la vie humaine qu’elle manifeste.

Un ancien collègue croisé dans la rue la semaine dernière s’étonnait de l’ignorance totale de la plus élémentaire tactique militaire en comparant les tirs aveugles de l’artillerie et des lance-missiles à la science militaire déployée par Hannibal sur le terrain de la bataille de Cannes. Je m’étonnais pour ma part qu’étant spécialiste de langue arabe et familier du Moyen Orient, il ne songe pas plutôt à l’écrasement d’Alep sous les bombes russes. Mais peut-être avait-il besoin d’exprimer par ce détour éloigné le désarroi actuel de ses repères culturels.

Dans un entretien accordé à Mediapart le 15 mars, l’historien de la première guerre mondiale, Stéphane Audouin-Rouzeau, alléguait l’adage pour s’autoriser, paradoxalement, à comparer la surprise suscitée par la résistance armée des Ukrainiens avec la « stupeur », à l’été 14, des militaires français qui redoutaient l’insoumission massive, et celle des syndicalistes qui s’étaient préparés à la grève insurrectionnelle contre la guerre.

Ce besoin irrépressible de comparaison est peut-être la contrepartie de notre impuissance : il s’agit de sortir de la sidération en donnant forme approximative à ce qui, en dépit des images, reste irreprésentable pour nous qui avons vécu dans la paix – et dans la certitude de la fin des conflits mondiaux. Il s’agit sans doute aussi d’anticiper symboliquement la fin de cette guerre qui éveille un imaginaire apocalyptique, puisque, après tout, les deux guerres mondiales, tout comme les guerres puniques, ont pris fin un jour.

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