Adage n°31.2

 

Mieux vaut ami grondeur qu'ami flatteur.
 
 

Brice Tabeling

08/01/2022

La forme de l’adage que je connaissais ne répétait pas le substantif : « mieux vaut ami grondeur que flatteur ». La nuance paraît futile, elle ne l’est pas tout à fait. L’adage proposé par Transitions (« Mieux vaut ami grondeur qu’ami flatteur ») suggère l’existence d’un choix entre deux types amis, et de là, fait de l’« ami flatteur » une catégorie possible, ce qui me semble, à vrai dire, invraisemblable, non pas dans le monde, mais dans le langage, comme catégorie ou concept. Car les deux termes « ami » et « flatteur » sont de quasi-antonymes, ce dernier évoquant un manque de sincérité, la dissimulation, la fausseté, le mensonge, et tout cela en général pour parvenir à des fins personnelles, parfois même au détriment de celui qu’il flatte. Même à privilégier, par symétrie avec « grondeur », la nature adjectivale de « flatteur » plutôt que celle, théoriquement possible, de substantif, atténuant par là un peu l’oxymore, je ne vois nulle part dans la culture occidentale qu’on ait dégagé un espace notionnel pour les « amis flatteurs » (à moins peut-être d’entendre « valorisant », comme on dit un « habit flatteur », mais dans ce cas, on perd l’opposition avec « grondeur ») : celui dont on découvre qu’il était (un) « flatteur », on cesse de le nommer « ami ». Philinte, dans Le Misanthrope, n’est pas un « ami flatteur », au sens où il le serait avec ses amis (avec Alceste, il est au contraire sans pitié) ; c’est un ami qui flatte ceux qui ne sont pas ses amis (peut-on d’ailleurs comprendre – cet adage est surchargé de petites ambiguïtés ! – par « ami flatteur », un ami qui flatte surtout les autres ? Là encore cependant, on perdrait l’opposition avec « ami grondeur », ou alors, si l’on tient à la maintenir, c’est le sens de l’adage que l’on perd, car, franchement, je ne vois pas en quoi un ami qui ne cesse de gronder les autres vaut mieux qu’un ami qui les flatte).

Bref, dans la forme proposée par Transitions, cet adage me semble difficile à comprendre. On peut bien sûr tenter de le rapporter à la grande question de la franchise amicale, où la limite inférieure serait, non pas la flatterie, mais la réserve, les égards, la prudence, la civilité peut-être, ce qui nous permettrait de retrouver la scène du Misanthrope, dans ses interprétations les plus traditionnelles pour le moins, et au-delà, Platon et Montaigne. Mais je dois dire qu’une telle question m’ennuie, surtout si le problème est de choisir entre les amis qui vous balancent vos quatre vérités dès que vous les voyez et ceux qui font mille contorsions pour ne pas dire ce qu’ils pensent par peur de vous blesser. Personnellement, ni les premiers, ni les seconds ne m’intéressent. Qu’ils passent leur chemin (Allez, oust !).

En revanche, dans la forme sans répétition du substantif de l’adage, « mieux vaut ami grondeur que flatteur », j’entends une autre question qui n’est pas celle de l’ami, mais celle du moment, chance ou kairos, dont dépend l’amitié. Car cette version de l’adage souligne plus nettement qu’il ne s’agit pas de choisir entre deux types d’amis. L’ami est là, seul, sans concurrent. Ce n’est pas un flatteur puisqu’il est ami. Or à cet ami, à celui qui n’est donc pas (un) flatteur, se pose soudain la question d’être flatteur, autrement dit de ne plus être ami : irruption du non-ami dans l’ami, entame dans le cours de l’amitié. L’adage serait l’histoire de cette entame. La situation est banale : un jour, face à ma détresse, l’ami est sommé de parler (il ne peut pas se taire ou m’abandonner : « mieux vaut ami flatteur ou grondeur que bouche bée ou en fuite »). Or il hésite : doit-il me réconforter (me donner du plaisir, me flatter) quitte à nier/atténuer la réalité de ma situation et la part de responsabilité que j’y ai, ou doit-il, pour m’aider à mieux comprendre ce qui m’arrive et me permettre de réagir, me dire cette réalité telle qu’il la voit, sans me dissimuler mes éventuels torts (me gronder) ? Son caractère ne le porte pas plus vers une solution que vers l’autre. Or les deux partis ont leurs avantages et leurs inconvénients, et ils sont aussi incertains l’un que l’autre. Surtout, l’ami mesure leurs risques : non seulement l’approfondissement de ma détresse, mais ma déception, voire ma rancune ; c’est donc l’amitié même qui en jeu. Pourtant, puisqu’on ne peut ni fuir ni se taire, il faut choisir, il faut lancer le dé.

L’adage nous aide à choisir. C’est un conseil pratique de vie : face à la détresse de vos amis, faites le pari de la gronderie – de la vérité – plutôt que celui de la flatterie – du réconfort. Pourquoi ? Il n’y a pas de raisons, mais il faut bien choisir.

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