Adage n°31.1

 

Mieux vaut ami grondeur qu'ami flatteur.
 
 

Hélène Merlin-Kajman

08/01/2022

Un adage qu’on n’a jamais prononcé, jamais entendu ni lu nulle part, avec lequel on n’a aucune familiarité, est-il vraiment un adage ?

Celui-ci m’est inconnu. Mais sa familiarité vient d’ailleurs. D’abord, il a bien la forme d’un adage. Surtout, il me plonge sans coup férir dans un tourbillon de questions qui, comme tout adage, rattachent les expériences les plus ordinaires aux problèmes philosophiques, moraux, politiques, les plus difficiles et les plus importants. Une personne grondeuse, jamais contente, toujours critique : nous en connaissons plein autour de nous ; et je m’imagine même que certains de mes proches se font assez volontiers ce portrait de moi... Mais derrière l’ami grondeur se profile rien moins que la question de la vérité, de sa communication possible, de ses effets sur autrui ; derrière cet adage, rien moins que le face à face du parrèsiaste (celui qui dit la vérité au péril de sa vie ou du moins au risque de la disgrâce ou de la brouille) et du flatteur, celui qu’aujourd’hui on appellerait plutôt le manipulateur.

Les situations auxquelles cet adage peut faire penser sont de fait innombrables. Derrière l’ami se profile la question du souci de l’autre et du lien réciproque : quelle responsabilité s’y engage selon qu’on gronde ou qu’on flatte ? Quel contrat tacite, quelle obligation éthique, au-delà du cas particulier ?

Combien de fois ai-je entendu louer l’éducation nord-américaine ! En France, on gronde les enfants, on blâme les élèves, on reprend les étudiants. Aux États-Unis, on les félicite, on valorise ce qu’ils font, on soutient leur self. En France, le parent, l’enseignant, fait le décompte des fautes et des erreurs. Aux États-Unis, il dissimule son savoir, accueille toujours favorablement les réalisations de l’enfant, de l’élève, de l’étudiant, du collègue...

Flatterie généreuse. Elle encourage, c’est vrai. Mais aussi, elle ment, tant sur les qualités qu’elle prête à l’autre que sur la sincérité de celui qui félicite. La gronderie, elle, est franche, mais elle ne fait pas crédit à l’autre. Celui qui gronde veut le façonner à sa propre image. Il monte en chaire à tout moment, il confond sincérité et franchise. Sans question et sans perplexité, il n’hésite pas : il sait, il prophétise, il conduit, il élève. Toujours convaincu de sa propre lucidité, il tient l’autre éternellement en tutelle.

Mais la flatterie non plus ne fait pas crédit à l’autre. L’ami flatteur aussi se croit supérieur puisqu’il juge l’autre incapable de supporter la contradiction, le reproche, le blâme. Même généreux, il trafique tout seul le réel, lui imprime la forme heureuse qu’il lui veut ou qu’il pense que l’autre veut qu’il ait. Entre le flatté et le flatteur, où est le monde commun ? L’ami grondeur, au moins, se préoccupe de partager un socle de convictions. En revanche, en fuyant les tensions, le débat, le conflit, le flatteur prépare le flatté à désirer l’erreur et sa satisfaction narcissique. Et bientôt un renard se présentera, accompagné d’un loup, pour récolter les fruits de ce pacte mensonger.

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Je pourrais continuer à l’infini le renversement du pour au contre. Il manque peut-être un troisième terme – un espace plus fluide, plus dialogique.

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En fait, à bien y regarder, l’adage ne tranche pas complètement : « mieux vaut », dit-il prudemment. Il ne situe pas les liens dans l’horizon d’une prescription absolue. Il ménage l’espace de la discussion et surtout de l’approximation.

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Je suis face à mon ami (mon aïeul, ma fille, mon père, ma mère, mon collègue, mon mari, ma femme, mon prof, mon colocataire...). Il est en train de me montrer que j’ai mal agi, mal dit, mal pensé. Je m’irrite. Je lui réponds qu’il gronde toujours, que jamais rien de ce que je fais ne trouve grâce à ses yeux. C’est là qu’il m’envoie l’adage au visage.

Mais l’adage nous laisse de la marge. Après tout, « grondeur » n’est pas vraiment une qualité. Je l’ai blessé. D’autres possibles se profilent. Si nous ne nous laissons pas prendre au piège des fragilités, nous allons peut-être nous entendre.

« Je ne demande pas à être flattée ! Mais accueillie ! » – etc.

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Bon... C’est vraiment un adage pour nous, à Transitions. Avec deux questions.

La première : entre gronder et flatter, y aurait-il une bonne rhétorique, une rhétorique transitionnelle, à inventer ou à retrouver ?

La seconde : à force de privilégier la métaphore horizontale (« l’aire intermédiaire », « l’espace transitionnel »), que faisons-nous de la verticalité – du degré, de l’étape, de la marche (à monter) – du progrès ?

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