Adage n°29.1

 

Qui trop embrasse mal étreint.
 
 

Marcianne Blévis

06/11/2021

  « Embrasse ». D’emblée le mot se jette à ma tête, m’éblouit, me saisit ; je découvre combien il est précédé d’une réticence qui m’atteint, ce « trop » suivi d’un « mal » qui m’affole. Je veux en rester au mot seul et central : embrasse. Je veux être portée par lui, qu’il me centre, qu’il définisse ma position, qu’il oublie ses à-côtés circonspects, qu’il aille vers « étreint » sans réserve. Dans l’embrassement, je vois des bras qui s’ouvrent, appellent, et crient l’étreinte tant attendue ; qu’elle vienne d’un ou d’une autre, elle nous fait être deux, elle renoue avec nos limites indéfinies, elle nous tend le monde immense et son mystère.

  Forcément impossible. Le « trop » est là, toujours n’est-ce pas ? « Trop » de désirs agités manquent fatalement leur cible, non ? « Trop » d’élans pour être reçus par quiconque se convertissent en « trop » d’attentes déçues, évidemment. Ces deux mots « trop » et « mal » s’érigent comme des piques qui se hérissent contre un saut dans l’inconnu tout à fait vital, un véritable bond de l’être, qui survient bien avant qu’un seul mouvement ne soit possible à tout être humain.

Un bond dans l’existence qui a connu sa limite quand une gravité inconnue m’a écrasée sans vergogne et constitué un gouffre secret qui m’a pétrifiée. Naître. Je n’avais alors pour tout mouvement, pour tout essor, que d’être ces autres qui bougeaient autour de moi ; je me levais avec eux en pensée quand ils se mettaient debout et marchaient, j’étais leurs bras ouverts quand les miens ne répondaient à rien ou que je serrais les poings pour m’agripper au vide. Chaque circonstance où ceux qui m’entouraient disparaissaient à mes yeux creusait en moi un sentiment d’inexistence indicible.

Une inspiration un jour me saisit, et m’arc-boutant j’arrachai mon dos du fond de la chaise où j’étais assise en poussant un grand cri. J’avais donc décidé d’abandonner au dossier de la chaise l’autre moi-même qui ne bougeait pas. C’était rude et violent, mais comment faire autrement que de se distinguer de soi-même quand on veut quitter l’inexistence de soi ? Il fallait bien que je réponde à tous ceux qui me regardant pouvaient oublier leurs agitations intérieures pour laisser aller leurs rêves vers moi. Je me devais de les rejoindre, puisqu’il m’appelaient et m’oubliaient, me laissant vouloir les étreindre sans fin. Je ne veux pas guérir d’eux, pas de moi-même non plus, pas de l’inexistence qui me cloue et m’oblige à être, pas de la volonté d’embrasser le monde. Qui trop guérit mal étreint, dirais-je aujourd’hui. 

 

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