Adage n°28.2

 

Après moi le déluge.
 
 

Pierre-Antoine Fabre

21/10/2021

 Longtemps, cet adage m’a plongé, si je puis dire, dans la plus grande perplexité. D’une part en raison des petites variations qu’il pouvait subir et qui signalaient des interprétations et des jugements différents : « Après moi » ne laissait poindre qu’un seul individu face à son destin, « après nous » donnait sa chance à une petite communauté, « après lui » réprouvait avec vigueur celui qui, ainsi, semblait vouloir tirer son épingle du jeu, ou les marrons du feu – mais ne compliquons pas notre affaire en y mêlant d’autres adages !

 D’autre part, et surtout, je n’y comprenais rien ! Comment se pouvait-il que nous placions après ce qui était par excellence avant, sauf en me ou nous définissant nous-mêmes comme des créatures antédiluviennes, ce qui ne peut tenter personne, si l’on considère la compagnie qu’on y retrouverait, celle des redoutables géants du récit biblique, ces hybrides nés de l’union des anges et des filles des hommes, supérieurs à nous en taille mais peut-être aussi en force et en puissance, ou celle des ptérodactyles, ichthyosaures et autres tyrannosaure, dont les sciences avancées du XIXe siècle ont fait les premiers grands peuples de la terre, des mers et des cieux. Fallait-il donc imaginer deux Déluges, l’un qui aurait précédé, et rendu possible, le nouveau peuplement dont nous provenions ? L’autre qui lui mettrait fin, si Dieu décidait que, décidément, il ne valait guère mieux que les précédents ? Alors en effet, qu’importe : après nous le Déluge ! Le télégramme adressé par Mauriac à Gide, rapporté par Julien Green - « L’enfer n’existe pas – Stop – Tu peux te dissiper – Stop – Préviens Claudel – Stop – Signé : André Gide » - aurait pu sobrement se résumer à cet adage.

Cependant, la méditation qui me retient depuis quelques années sur le récit de l’Arche de Noé m’ouvre désormais de nouveaux horizons. Ce Déluge qui s’est abattu sur le méchant peuple des hommes et sur tous ceux, bêtes à poils et à plumes, qu’il a contaminés et avilis par ses pouvoirs et par ses appétits désordonnés – a-t-il vraiment cessé ? Nous trouvons-nous placés entre deux Déluges ou sur le frêle esquif d’une Arche perpétuellement menacée ? S’il nous est à ce point difficile, sans y noyer notre regard, de nous représenter ce que fut cet immense traumatisme, si nous ne pouvons que tenter de l’apercevoir depuis les ponts de l’Arche qui pourtant en signalent déjà la décrue dans l’attente du premier rameau de la nouvelle terre, si nous ne pouvons que le revoir depuis son après, alors n’est-ce pas qu’il n’est pas passé ? N'est-ce pas qu’il insiste ? N’est-ce pas que ça continue à tanguer et qu’au terme de chacun de nous, passagers précaires, la vague remonte, balaye les ponts et nous emporte ?

Les chrétiens ne s’y sont pas trompés, qui font de l’Arche une Église en haute mer, toujours en attente de l’ultime Jugement. Une mer qui la portera jusqu’à la découverte de l’Amérique : Athanasius Kircher fera même de l’Arche une figure de l’Empire espagnol, en quête de la conversion ultime du monde, qui sera la fin des temps - quand l’Enfer, enfin, fera un Déluge de feu. Hâte-toi, Mauriac, pendant qu’il est temps ! Après toi le Déluge, oui, tant que l’Arche, ce tombeau de Noé dont « le Seigneur referme la porte sur lui », reste ce tombeau dans lequel ne cessent de mourir les hommes, rongés par les vers que le Patriarche embarqua, eux aussi.

 

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