Adage n°25.3.

 

Chat échaudé craint l'eau froide
 
 

Michèle Rosellini

08/05/2021

 

Le « chat échaudé » s’impose phonétiquement comme une évidence mais il nous laisse perplexe quant à la scène qui l’inspire. Quand et où a-t-il été en usage d’ébouillanter les chats ? Maints chats noirs furent, par superstition, brûlés dans les feux de la Saint-Jean, si bien que Louis XIV jugea nécessaire d’interdire par décret ce rituel cruel ; mais pas de trace dans les archives de chats « échaudés ». Nul chat ne paraît avoir été précipité dans ces « chaudières bouillantes » qu’Arnolphe promet aux « femmes mal vivantes » et qui auraient donné à l’animal réputé démoniaque un avant-goût de l’enfer. La logique de l’adage s’oppose d’ailleurs à une telle hypothèse : si le chat en question survit pour remplir sa fonction exemplaire, c’est que le traitement ne visait pas à le mettre à mort. On doit plutôt imaginer quelque aspersion d’eau bouillante – puisée dans un chaudron à portée du cuisinier – destinée à chasser sans retour ce larron domestique qu’est le chat. Ou encore une tentative malencontreuse dudit larron pour extraire du court-bouillon frémissant un morceau friand, chair ou poisson, à la manière du chat de la fable s’employant pour son compère le singe à tirer les marrons du feu de sa patte habile et griffue. Bref ce « chat échaudé » est propre à faire surgir dans notre imaginaire des scènes concrètes et animées.

Il en va autrement de la seconde partie de la phrase : « craint l’eau froide » ne fait pas image, mais énonce un principe de conduite. La traduction en est aisée : quand on a fait l’expérience d’une situation douloureuse, on se garde à l’avenir de toute situation approchante ; ou bien – en tenant compte de la dimension potentiellement punitive de l’exemple – quand on a éprouvé les conséquences fâcheuses d’un acte, on s’abstient par la suite de tout acte semblable, ou même apparemment similaire. Aussi faut-il entendre l’adage non comme un constat, mais comme un conseil. Conseil de prudence, à n’en pas douter. Mais quelle prudence, qui se fonde sur l’évitement du réel ?

Quand un humain se dit « échaudé », c’est presque toujours à propos d’une expérience amoureuse, et la conclusion, implicite ou explicite, c’est qu’on ne l’y reprendra plus, que c’est en fini pour lui (ou elle) de l’amour. Certes, en toute rencontre, la nouveauté attrayante de l’élu(e) nous cache la reviviscence d’un objet ancien, archaïque même. La logique de la répétition qui alors nous entraîne est-elle nécessairement mortifère, et donc à fuir de toute urgence ? Répéter pour rater mieux, sans doute, mais, si l’on prend au sérieux la boutade métaphysique de Beckett, répéter, c’est aussi se donner à chaque répétition la possibilité de comprendre les raisons du ratage, ou du moins renouveler l’espoir de saisir, en disséquant mentalement le processus qui nous y a conduit, son moment fatidique, pour le déjouer. Il y a de l’inventivité dans la répétition, fût-elle décrétée névrotique, et aussi insaisissable qu’elle soit pour autrui. C’est celle du clown, refaisant inlassablement le même geste désastreux pour résoudre sa perplexité à l’égard des lois de la matière. Par la mécanique du gag, il provoque le rire, et pourtant il est profondément humain – du côté de l’enfance – dans son obstination expérimentale. Peut-être nous permet-il paradoxalement de saisir que, contrairement à ce que prétend nous enseigner l’adage, l’évitement n’est pas le meilleur principe de conduite ; la répétition qui, en nous confrontant à plusieurs reprises au même point douloureux du réel, nous donne l’espoir de trouver en nous l’ingéniosité ou la force psychique de le surmonter, nous conduit sans doute plus sûrement vers une prudence nourrie d’expérience, qui n’est pas celle du chat échaudé, ni de la poule mouillée.

 

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