Adage n°24.2.

 

Qui aime bien, châtie bien
 
 

Hélène Merlin-Kajman

03/04/2021

 

Pour une fois, je garde un souvenir très précis d’une occasion où j’ai entendu quelqu’un prononcer cet adage sérieusement.

J’enseignais dans le secondaire. Nous avions l’habitude, un collègue et moi, de prendre un verre à la faveur d’un même « trou » dans nos emplois du temps, après son cours de sixième. Ce jour-là, ça s’était mal passé, et il avait giflé un élève : « Qui aime bien châtie bien. »

Une discussion houleuse s’en est suivie. Je voulais lui faire reconnaître que c’était un tort, même si je pouvais comprendre qu’on puisse être débordé par une situation, qu’on puisse finir par gifler un élève. Mais lui s’était mis dans l’esprit de vanter sa gifle.

Je ne sais plus ce que j’ai répondu. J’ai dû lui dire ce que m’inspire encore cet adage, ma révolte devant, oui, sa perversité.

Pourtant, je suis sceptique devant l’interdiction des gifles et des fessées. Trop de gestes, trop de situations différentes, enchevêtrées d’affects multiples, sont rangés sous ces mots. La loi ne peut pas tout : une gifle, une tape sur les fesses, me paraissent aussi impossibles à classer que tant d’autres attitudes sans violence physique, pourtant parfois calamiteuses, dictées par l’imprévisibilité d’une colère, d’une angoisse, d’une défaillance de la patience, etc.

Elle manque sérieusement d’expérience, la loi : ce n’est pas elle qui, soulevée par une émotion brutale, attrape un enfant, l’arrête au bord d’un danger ou dans un déchaînement passionnel, interrompt l’escalade réciproque avec un geste qui est comme il est, pris dans l’histoire humorale infiniment complexe du tissu familial (à ne pas confondre avec le tissu socio-émotionnel d’une classe d’école, ce que le journal de Virginie Huguenin démontre admirablement)...

Mais la loi a raison selon moi de s’occuper d’interdire les châtiments corporels, c’est-à-dire la violence physique comme sanction institutionnelle, comme habitude, ou comme punition concertée : par exemple, les coups de règles sur les doigts, la fessée programmée, ou le geste de retirer sa ceinture pour fouetter...

Il y a, dans l’adage, un rêve d’exemplarité sinistre qui cache à peine son horizon de jouissance. Qu’est-ce que signifie, ici, « aimer bien » ? Et la répétition de l’adverbe ? De quelle arrogance morale se pare celui ou celle qui prétend ainsi cumuler toutes les perfections, celle de l’amour et celle de la justice, et les résumer dans un châtiment ?

L’adage ne mentionne même pas celui qui est châtié : il est tombé hors langage. Il est celui sur qui le châtiment s’applique, absolument. Le verbe « aimer » ne désigne plus là un tissu affectif, mais une souveraineté vertigineuse introduisant à la terreur et à la soumission.

Certes, je sais d’expérience qu’il n’est pas bon de tomber dans le gouffre du doute quand on donne une sanction à un enfant, à un élève. En ce sens, mieux vaut avoir réfléchi un peu à l’avance à la question. Mieux vaut un peu de distance, un peu de calcul : oui, c’est veiller, c’est bien veiller. C’est aimer à la façon de la mère « suffisamment bonne », « good enough », de Winnicott : c’est aimer assez bien, ou plutôt « bien “assez” ».

Voici le seul sens que je connaisse au verbe « aimer » : se donner à qui on aime dans le vertige, tour à tour heureux ou malheureux, des imperfections.

 

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