Adage n°23.1.

 

A chaque jour suffit sa peine.
 
 

Eva Avian

06/03/2021

 

C’est le seul adage qui m’aide et qui me vient quand je veux aider les autres. Je ne crois pas qu’il convienne aux grandes afflictions, mais on peut commencer par le prendre comme ça : à chaque jour son quota de malheur, sa pain in the ass, son chagrin dans la vallée de larmes. L’adage serait moins apaisant si l’on n’en passait pas d’abord par là, même très brièvement, par ce sens tragique qui donne la mesure des petites et moyennes épreuves du jour.

Mais il est sans doute plutôt question de labeur. C’est un adage perdu pour les perfectionnistes (voir : « Le mieux est l’ennemi du bien »), peut-être plus utile à ceux qui savent quand s’arrêter, et s’arrêtent effectivement, puis s’en veulent de s’être arrêtés : et c’est pourquoi je l’affronte au tout-productif, aux to-do lists et à la gestion de soi comme une bonne petite entreprise capitaliste. Car mettons la peine de côté : c’est bien de temps qu’il s’agit. Pourquoi désirer si fort d’en avoir fini (c’est la doctorante qui parle) c’est-à-dire que le temps passe plus vite, pourquoi lorgner sur un « après » bien mérité, oui, puisqu’on se sera fait suer pour en arriver là, alors que l’adage est très clair : non seulement les jours d’après apporteront aussi leur fardeau quotidien ; mais une seule peine par jour, ça laisse du temps pour pas mal d’autres choses, du plaisir, du désœuvrement, de l’ennui, rien, une vie qui ne sera pas une dette dont on n’aura jamais fini de s’acquitter.

  Pourtant, l’adage ne refuse pas la peine. Il voit petit, petit à petit, l’oiseau fait son nid, c’est constructif à la fin, mais pour ça l’oiseau ne s’est pas rendu fou non plus, on a pu avoir l’impression qu’il avait perdu le cap, voleté n’importe où, testé du matériau inutile, et c’est exactement ce qu’il a fait : oui, mais à la fin, il y a le nid, et s’il n’y en a pas, il reste toujours l’option « coucou ».

(Vertige, aussi : et si je ne me donnais plus aucune peine aucun jour et que je regardais le temps passer, comme ça, sans rien faire, à partir de quand exactement le naufrage serait-il irréversible ?)

En vérité, l’adage ne m’apaise que d’y mêler les deux sens, avoir de la peine et se donner du mal. Ça n’existe pas, « une » peine, ça n’est pas quantifiable, (c’est ce qui rend l’adage beau), alors disons une quantité de peine ou de travail vivable et on est quitte, c’est assez, tout un (non-)programme : ça suffira, un jour après l’autre sans trop se presser d’en avoir fini avec le temps.

 

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