Adage n°22.2.

 

Faut pas pousser mémé dans les orties.
 
 

Hélène Merlin-Kajman

06/02/2021

 

C’est un adage allègre, rapide, avec sa tournure familière, sa locution adverbiale tronquée, son ellipse du pronom. Très visuel aussi, et même burlesque. Il ne faut pas la pousser, mémé, mais on la voit bien quand même tomber à la renverse dans un massif d’orties. Mais la scène se retourne à toute vitesse : mémé n’est pas une bécassine, et mieux vaut ne pas essayer de s’y piquer. C’est elle, l’ortie, si on la pousse à bout. Et bien sûr qu’elle se sent vite poussée - donc devant elle, autant se tenir à carreau.

Allègre, surprenant même, mais menaçant…

  Sa menace cependant n’a peut-être rien à voir avec sa gaieté. Quelque chose se retourne encore, se disloque. L’allégresse naît avec la lecture, quand on considère l’adage de loin, comme moi en ce moment, sans le prononcer, sans avoir aucun souvenir d’avoir jamais eu envie de le prononcer ni de l’avoir jamais entendu en situation.

C’est cela : il ne prescrit rien. Il commente, il proteste. C’est même peut-être un adage plutôt narratif : il pourrait par exemple conclure un récit qui raconterait la rébellion, voire la vengeance de quelqu’un, ou de soi-même, pour un motif que je me représente sans gravité. Et son humour final dessinerait d’un trait vif le mouvement intérieur de révolte qui aurait conduit à cet acte de protestation (d’où la menace) réussi (d’où la gaieté).

*

Mais dans ma rêverie, l’adage se disloque une nouvelle fois. J’ai beau faire, c’est un récit qui me revient.

  La grand-mère d’une amie venait de mourir. Nous l’évoquions. Un souvenir avait surgi, qui m’avait ahurie : quand elle faisait une bêtise, me dit-elle, sa grand-mère (elle l'appelait Mémé justement) arrachait rapidement des orties dans la cour pour lui en fouetter les mollets.

La petite fille avait dû pousser mémé dans les orties, voilà ce que je me dis aujourd’hui en essayant de recoller les morceaux. Mon amusement arrête mes interrogations (idiotes) : comment la grand-mère faisait-elle pour ne pas se piquer ? Il faut en avoir, un tour de main ! Comment ne hurle-t-on pas de douleur quand on a les jambes fouettées par les orties (moi je criais, enfant, quand j’étais par mégarde effleurée par de grands bouquets d’ortie grises traitreusement cachées dans les hautes herbes d’un chemin) ?

La grand-mère de mon amie avait été la fille aînée d’une fratrie de douze : bien obligée de les mener à la baguette (ou à l’ortie ?) ! Quand j’étais gosse, ajoutait sa petite-fille, ça me paraissait normal. Tout le monde faisait ça. C’était un martinet gratuit. D’ailleurs, les orties, au bout d'un certain temps, tu t'y habitues, ça ne brûle plus tant que ça.

*

Les orties, aujourd’hui, c’est plutôt le geste écolo d’en faire un potage, ou du pesto (il y a une justice quand même : le pesto de basilic, c’est vraiment meilleur…). Elles sont devenues, comme tout ce qui pousse et tout ce qui vit, précieuses. On les regarde avec tendresse. On se réjouit de découvrir leurs vertus médicinales, innombrables forcément…

L’adage date d’un autre temps : le temps où on les mangeait, mais quand on était pauvre ; le temps où elles étaient de mauvaises herbes agressives dont les poils urticants, fournis gracieusement par la nature aux parents, punissaient la peau tendre des enfants. Le temps où le mépris (la vengeance, le rire, la colère) pouvait innocemment pousser une mémé dans les orties…

 

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