Journal n° 2

 

 
 

Virginie Huguenin

08/05/2021

 

Février 2021

En 6ème Capucine, Divine a de grands yeux bordés de cils incroyablement longs. Son regard est un peu triste.

Divine est un garçon.

Pour conclure la séquence sur La Barbe bleue, je propose à mes élèves d’écrire un conte.

  Divine a beaucoup d’idées mais il bégaye un peu et ne parvient pas à les exprimer clairement. Dans son groupe de travail, Din propose un combat à l’hydro-canon qui remporte les suffrages. Les idées de Divine ne sont pas retenues mais il vient à la fin de l’heure me les expliquer longuement. Je l’écoute.

Ma collègue Marina, en arts-plastiques, me signale que Divine enlève le « e » à son prénom.

Mars 2021

J’ai une classe de quatrièmes difficile. Les rapports d’incident se multiplient et certains élèves n’ont pas même leurs affaires en classe. Quelques élèves dorment.

« Laissez-les dormir, me dit le principal adjoint. A partir du moment où ils ne perturbent pas le cours ».

Le nouveau protocole sanitaire attribue une salle de cours à chaque classe. Un plan de classe est défini mais des élèves ne les respectent pas et certains enseignants le modifient au gré de leurs cours.

Un jour, Sabry, à qui je demande de regagner sa place proteste, refuse de bouger. Je tiens ferme : « Regagne ta place, Sabry, où nous ne pourrons pas faire cours ».

  Les autres élèves attendent, suspendus, que Sabry se lève et regagne sa place.

Chaïma entre en retard.

« Et à elle, vous ne lui dites rien ? » demande Sabry.

- Je le ferai Sabry. Crois-moi, je le ferai.

- C’est ça ouais. Casse les couilles ».

Le cours se déroule tant bien que mal.

Chaïma vient me trouver à l’issue du cours. Je suis assise à mon bureau. Elle est grande – plus grande que moi. Elle s’approche de mon visage et me demande : « Pourquoi vous m’avez exclue ? ».

Je ne me lève pas.

« Je t’ai exclue parce que la salle de classe n’est pas un moulin, Chaïma. Or tu y entres et en sors quand tu le veux. Par ailleurs, tu n’as presque jamais tes affaires et en classe, tu ne fais rien. Parfois tu bavardes et tu t’amuses. Tu perturbes le cours alors je dois t’exclure.

- Ok. Ben on réglera ça avec le principal adjoint et ma mère ».

Le soir même, je signale dans un rapport d’incidents les insultes et les menaces au principal adjoint et à la CPE. Je relève les manquements au protocole sanitaire, les lames qui circulent, les élèves qui arrivent défoncés, les portables qui sonnent…

Je ne reçois aucune réponse.

Au conseil de classe, on nous dit de « tenir bon » face aux comportements de certains élèves. Certains d’entre eux ont complètement renoncé à travailler. Ils me rendent des copies sales, déchirées. Sans nom parfois. Je ne les accepte pas.

« Recommence. Tu vaux mieux que ça ».

Beaucoup ne recommencent pas.

J’appelle la mère de Yasmine qui ne me rend plus rien que des copies blanches. Elle m’explique que sa fille a des difficultés. Qu’elle ne sait pas faire. Qu’elle n’a pas les capacités.

J’ai Yasmine depuis la 6ème. Je la connais. Je dis à la mère de Yasmine que je connais les capacités de sa fille. Je le lui dis et je demande à être mise en haut-parleur. Je répète. Yasmine m’entend.

Avec les 6ème Capucine, nous relisons le conte que les élèves ont écrit. Il est question d’un dragon qui pond un œuf. Le dragon est méchant mais le bébé dragon est gentil. Soudain, Ismaïl lève la main.

« Eh mais ça va pas. Un dragon peut pas pondre d’œuf. Sinon c’est une dragonne ».

Je ne suis d’abord pas complètement certaine que le mot « dragonne » existe. Je le leur dis et leur promets de vérifier mais en fait, ce n’est pas la question. Certains veulent que le dragon soit un mâle pour que le bébé dragon combatte son père. D’autres s’entêtent : un mâle ne peut pas pondre d’œuf.

« On fait quoi alors ? demande un élève.

- D’abord, le mot “dragonne” existe, affirmé-je quelques jours plus tard. Ensuite, je ne sais pas. Vous savez, dans le règne animal, les choses sont différentes. Les escargots ont les deux sexes, par exemple : ils sont hermaphrodites. Et chez les hippocampes, ce sont les mâles qui accouchent ».

Moue perplexe des uns. Intérêt des autres.

« Bon bah on n’a qu’à dire qu’on reste comme ça » lâche Ismaïl. Les autres approuvent.

Quelques séances plus tard, le problème revient, sous une autre forme. Margarida demande :

« Pourquoi on dit “Le Petit Chaperon rouge” alors que c’est elle ? »

Je me souviens que des élèves avaient fait la même remarque pour La Barbe bleue.

J’essaye autre chose et m’engage dans une explication du principe métonymique qui régit la désignation des personnages dans les contes. Je prends des exemples : « Boucle d’or », « Blanche-Neige »… Ma digression savante les ennuie un peu, je le vois bien.

« C’est pas ça, lance Din. En fait c’est comme les dragons de mer ».

Margarida fronce les sourcils. Elle était absente à la séance où nous avons abordé la question du genre du dragon.

- C’est plus complexe que cela... Tu lui expliqueras pourquoi tu fais cette référence, Din ? »

Le 22 mars, j’apprends que deux collègues sont porteurs du (ou de la) covid. Je suis « cas contact », assignée à domicile.

Je profite du temps que j’ai pour mettre en pages leur conte de dragon (ou de dragonne).

Vendredi 26 mars

Je suis de retour au collège. Les classes commencent à se vider : cas contact ou cas covid, les élèves s’absentent des semaines durant.

Nous recevons un mail de rappel à l’ordre de notre direction : si certains collègues sont malades, c’est que nous ne respectons pas les gestes barrières.

Avec les quatrièmes, nous travaillons en ce moment sur La Parure de Maupassant. Cette année les élèves sont en opposition complète au personnage de Mathilde : « Elle m’énerve trop ! » « Elle est trop chiante, elle abuse tellement !». Certains élèves ont même lu la fin de la nouvelle et se réjouissent de la déchéance de la jeune femme, réduite à accomplir « les plus viles besognes ».

Je leur demande de fermer leur manuel et je leur lis le texte. Je mets dans ma voix toute la tendresse que peut m’inspirer cette jeune femme sans le sou qui veut davantage que ce à quoi la vie la destine. Mais rien à faire : les élèves détestent Mathilde. « Elle n’a qu’à travailler », « Elle a qu’à se contenter de ce qu’elle a ! ». Alors je trouve d’autres textes et je mets en place, plusieurs séances de suite, des « lectures prospectives ». Le principe consiste à lire une partie de l’œuvre et à s’arrêter à plusieurs endroits du texte pour faire imaginer la suite aux élèves.

Les élèves adorent qu’on leur fasse la lecture. Ils sont toujours respectueux et silencieux. La perspective de passer une heure à leur lire une histoire me met en joie aussi. Je choisis pour eux deux nouvelles : Le Père Achille de Mérimée et Tâcheron de Jean-Claude Mourlevat.

Tâcheron raconte l’histoire d’un jeune garçon dont le père effectue les travaux les plus ingrats chez les parents de ses camarades de classe. Il se rend notamment chez le père de Carole, dont le narrateur est amoureux, pour y travailler - et s’humilier. Un jour, la famille part en vacances. Le narrateur et sa sœur découvrent alors les talents de leur père qui édifie sur la plage un splendide château de sable sous les yeux admiratifs de Carole et de sa famille qui, coïncidence, se trouvent en vacances au même endroit. Je demande :

« Alors, selon vous, que va-t-il se passer ? »

Les élèves écrivent. Nous nous quittons pour nous retrouver l’après-midi pour la suite de la lecture. Mais quand j’entre dans la salle, Djeneba pleure. On a arraché les pages de son carnet de lecteur.

Djeneba est une élève que j’ai eue en 6ème. Elle est très bavarde et ne met pas de barre sur ses « t ». Elle fait des efforts en Français. Ses cours sont truffés de fautes d’orthographe mais elle tient remarquablement bien son classeur. Elle abuse des stabilos couleur pastel.

Elle pleure, elle est furieuse. J’essaye de la calmer. Je lui offre un carnet de lecteur neuf – un de ceux que je garde pour ceux qui n’en ont pas. Je découpe soigneusement les pages déchirées et je lui demande de les coller dans le nouveau carnet. On répare ce qui peut être réparé. Parallèlement, je lance la discussion avec les élèves : que va-t-il se passer dans la suite de la nouvelle ?

Les propositions varient. Certains pensent que le père de Carole va embaucher le père du narrateur et lui donner une place, un travail fixe. D’autres imaginent que Carole va tomber amoureuse du narrateur. Mahamedy pense que le père de Carole va saccager le château. Je demande :

« Pourquoi penses-tu, Mahamedy, que quelqu’un détruirait le château ?

- Par jalousie. Le père de Carole est jaloux du père du narrateur. Alors il détruit son château ».

Je regarde Djeneba. Elle s’est endormie.

Nous poursuivons la lecture. Un différend oppose la sœur du narrateur au père de Carole. Huissier de justice de son état, le père de Carole saisit les maigres biens de la famille du narrateur qui s’enfonce dans la pauvreté.

« Vos histoires, elles finissent pas ou elles finissent mal, me dit Cassandre.

- Et bien. Changez la fin si vous le voulez. Réécrivez une fin ».

Yasmine me donnera à lire sa rédaction. Le père reprend des études et devient un brillant chirurgien spécialiste du cœur. Il tire sa famille de la pauvreté et, en l’opérant, sauve la vie du père de Carole.