Lise Forment

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Juin 2019

 

 

« Idées météores », toupies et pensées gyrovagues : de quelques rapports littéraires entre le jeu et la mort

Transitions aime ces « idées météores » dont parlait Brice Tabeling le mois dernier : le site, depuis sa création, entend donner un lieu à « cette énergie du penser », à cette « vitesse » ou « légèreté » qui permet la « mise en rapport de choses sans rapport ». Surgissent ainsi de nouveaux objets, ou resurgissent des questions désuètes mais explosives : la beauté, la valeur, le religieux, l’universel. La « toupie » est peut-être alors une autre figure possible de ce mouvement parfois vertigineux de la pensée et de l’effort collectif que nous entreprenons : « littérature », où allons-nous ?

Lançant et relançant notre toupie, nous vous convions à une troisième rencontre à propos de « Littérature et trauma », après la table ronde de juin 2017 et le colloque de décembre 2018. Nous nous retrouverons ce vendredi 21 juin 2019 au Centre Censier, en salle Las Vergnas, de 9h à 18h. Les règles du jeu ne changent pas, il s’agira de nouveau de discuter entre littéraires et psychanalystes, de faire dialoguer deux savoirs, deux pratiques autour de questions communes définies préalablement dans les arguments conçus par Hélène Merlin-Kajman. Mais se trouve désormais à la disposition de tous l’ensemble des contributions publiées ces derniers mois sur le site de Transitions. Et à ce riche sommaire, il faut encore ajouter les textes de François Cornilliat, Mathilde Faugère, Ivan Gros et Gaspard Turin, aujourd’hui parus. Le premier nous donne à voir une constellation d’astres éteints qu’il transforme en pluie d’étoiles filantes… voilà une coupe métaphorique bien trop pleine, mais comment désigner autrement la lecture lumineuse qu’il fait des Grands Rhétoriqueurs, par laquelle l’éclat retrouvé des plaintes, remontrances et consolations traverse les siècles et vient nous poindre… communauté spirituelle ou traumatique ? Saisi par le jeu infini des variations que son article révèle, dispositif après dispositif, le lecteur est pris de vertige, la toupie s’emballe… Coupons là un instant et troquons la toupie contre le bilboquet ! C’est plutôt, me semble-t-il, dans cet autre jeu d’équilibriste que nous entraîne Mathilde Faugère, en choisissant de lire en littéraire le livre de Laurence Kahn, Le psychanalyste apathique et le patient postmoderne – impossible exercice de translation, qui ne tient pas de la traduction mais du rebond. Mathilde Faugère nous livre quatre raisons météoriques de suivre Laurence Kahn et de prendre l’apathie en bonne part. En redéfinissant la notion et son contraire, l’empathie, elle cherche à mieux circonscrire ce qui relèverait d’un usage proprement transitionnel de la littérature. Le texte d’Ivan Gros, tout aussi polémique, forge la figure quelque peu provocatrice du « super-déporté » pour interroger la littérature des camps et distinguer entre deux formes de transitivité : d’un côté, les tentatives de « reconstruction littéraire post-traumatique », qui visent à remédier, à réparer ; de l’autre, le partage d’une « connaissance inutile » qui pourrait former un meilleur dispositif de transmission. Une autre sorte de cape, en quelque sorte, contre la pensée (« paranoïaque », d’après Ivan Gros) de la vie nue. Agamben autrement, pris dans le mouvement de la toupie… Pour finir, Gaspard Turin s’interroge sur ce qu’on risque à lire les romans morbides de l’auteur suicidé, Bernard Lamarche-Vadel, dont l’« écriture se permet scandaleusement d’inclure son lecteur dans son voyage vers la mort ». Drôle de jeu que ce « vademecum du suicide », jeu dangereux qui invalide les certitudes trop iréniques des thérapeutiques littéraires !

Mais continuons de tourner, et de tourner, et de tourner, jusqu’à nos Fragments. Comme la toupie, « la sentence est gyrovague », affirme Anne Régent-Susini en ouverture de sa définition ; la sentence tourne, elle erre, avant d’immobiliser, de figer et pétrifier celui qui tombe sous ses coups. Doit-on alors la remettre en mouvement ? Après tout, « cousine du lieu commun autant que du mot d’esprit », elle mérite peut-être qu’on essaie de jouer avec elle, comme le suggère Hélène Merlin-Kajman. Parce qu’elle permet de « sertir le sentir », parce qu’elle est aussi un « appel désemparé au sens commun », elle tisse ensemble des expériences et les accroche à d’autres. « (Car il n’y a pas de prunelles sans d’autres prunelles). » Car, nous dit encore Hall Bjørnstad, il faut sans doute être deux, au moins, pour dire « C’est une tragédie », pour l’entendre, et espérer y échapper. J’entends pour ma part quelque chose de cet espoir dans l’exergue de Michèle Rosellini sur Gaspard de la nuit, autobiographie de son frère par Elisabeth de Fontenay, ou dans la saynète de Mathilde Faugère sur le nouveau roman d’Alain Damasio. Le premier extrait commenté donne une voix, un nom et une dignité à cet être maintenu « en deçà de l’infans », à la fois frère de l’auteure et « part obscure de sa propre existence ». Le deuxième extrait a aussi trait à la phonè, aux plaisirs de la voix en apparence si éloignés de ce syllogisme tronqué qu’est la sentence, petit jeu du logos. Il est alors question de chansons et du simple babil d’une enfant qui peut imiter tous les sons du monde : la petite fille en rit de bonheur et, l’espace d’un instant, fait dire à l’adulte émerveillé qui l’écoute qu’il pourrait bien « mourir sans regret ».

La phonè contre le logos ? Le babil contre la sentence ? Pas si sûr : des maximes de La Rochefoucauld, Barthes retenait justement cette même ambivalence, cet « être bifrons », « à la frontière de deux mondes », « celui de la mort et celui du jeu » : « leurs découvertes », disait-il, « peuvent ici et là passer, emportées par l’histoire des hommes, mais leur projet reste, qui dit que le jeu touche à la mort du sujet ». Transitions, le mouvement Transitions, n’est pas étranger à la conscience de ce rapport – entre jeu et mort, entre littérature et trauma –, ni aux ressources que ce rapport, que cette conscience, offre. Sur fond de trauma, joies de la toupie et des derviches gyrovagues.

Bonne lecture ! 

 
 
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