Lise Forment

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Mars 2018

 

Cordes vibrantes, cordes dissonantes

 

Un échange polémique entre deux exergues, vif désaccord sur fond d’un presque vieux manifeste et d’un présent trop imposant, dont les dysharmonies s'entendent encore ; des discussions et des questions, résolues, suspendues, continues, sur un poème de Chénier, sur les manières de l’interpréter et de l’enseigner ; l’attention critique à une pratique et à un débat venus d’ailleurs mais déjà d’ici (le trigger warning encore sans traduction) ; la relance moins brûlante mais poignante – incandescente à sa façon – de ce souci du partage (pédagogique), de ces problèmes de partages (genrés)… Depuis la rentrée 2017, et comme l’écrit Mathilde Faugère en préambule de la conférence d’Hélène Merlin-Kajman publiée cette semaine, de nouveaux sujets sont apparus à Transitions et ont donné le la de nos dernières rencontres. Par la force des choses et de l’actualité ? Sans doute, mais ce n’est pas là affaire de mode : nous respirons l’air du temps mais cherchons notre propre souffle, notre propre ton, et n’oublions pas nos préoccupations.

Car ce que nous nommons « littérature » a à voir avec la civilité, c’est une pratique relationnelle avant d’être un objet de savoir, avant d’être l’objet d’une discipline. Cette littérature, dont j’assume ici le singulier (mais le faisons-nous vraiment, collectivement ?), ne désigne pas un corpus rassemblé selon des critères de poéticité ou de canonicité. C’est une manière de faire du lien et de « s’entreparler ». En ce sens, la littérature est transitionnelle : elle « met en contact, pour un bienfait commun, des subjectivités ouvertes, prêtes à se transformer quoique de façon imprévisible », elle permet de « faire la jonction entre l’intimité dans ce qu’elle a d’inviolable et l’horizon du commun[1] ». En ce sens aussi, la littérature est politique – ou plutôt quasi politique, car loin (trop loin pour certains d’entre nous) des revendications militantes, loin des mots d’ordre communautaires, souvent défendables dans leur désir de réparation, mais discutables dans le figement des identités qu’ils impliquent. En ce sens encore, qu’on peut dire anthropologique, de la littérature, celle-ci tend sans doute à une certaine forme d’universel, au-delà du relativisme critique de la modernité et des phénomènes d’atomisation qu’il a provoqués dans notre spécialité (cf. les synthèses de nos colloques organisés en 2012 et 2014). Une certaine forme d’universel, disais-je… mais laquelle ? Ici encore, les cordes de Transitions vibreront, et dissoneront à coup sûr, quand en juin prochain nous débattrons de « Littérature et universel » avec tous ceux qui voudront se joindre à nous[2]

En attendant, nos publications hebdomadaires et notre séminaire mensuel continueront de porter ces questions, d’en prolonger d’autres, d’en susciter de nouvelles. Ce mois-ci, deux « indiscrétions » se répondent dans notre abécédaire (celles d’André Bayrou et de Brice Tabeling), le potentiel métaphorique de la « nage » a inspiré Éva Avian, Gilbert Cabasso et Sylvie Cadinot-Romerio, j’ai tenté de mettre mon œil au peu scientifique « microscope » de mes souvenirs, Éva Avian s’est chargée du très littéraire « modèle » et Brice Tabeling du trop politique, trop légal, trop philosophique « liberté ». Si, en dépit de cette diversité et de ses dissonances, Transitions n’est pas une auberge espagnole, notre site-revue-mouvement est-il comparable à cet espace transitionnel qu’est le café, demande Hélène Merlin-Kajman dans un récent exergue ? (L’an dernier, Tiphaine Pocquet disait déjà quelque chose de ce lieu et de sa boisson éponyme dans une saynète, aujourd’hui elle explore une autre possibilité de « clairière » pour la civilité, la transitionnalité). Ce qui se passe, pour moi (pour nous ?) à Transitions, n’est pas non plus étranger à cette ambiance, intense, que décrit Virginie Huguenin et qui nous maintient dans « cet entre-deux qu’est l’apprentissage ». Entre-deux où l’on cherche à tenir le « milieu » entre l’universitaire et le lecteur naïf, explique encore Benoît Autiquet, à créer un « espace pour l’expression des désirs, des chimères, et des désespoirs qui structurent nos lectures », à réserver un lieu pour « argumenter [nos] humeurs ».

Nos sujets et nos textes ne répondent donc pas à des effets de mode, comme je vous le disais plus haut, mais ils sont bel et bien une affaire d’humeur… humeur du moment, humeur bonne ou mauvaise, humeur qu’il s’agit toujours de saisir, d’argumenter, de combattre ou de partager !

Prochain épisode au séminaire, le samedi 17 mars, 10 h à Censier ! (Les Chats Perdus, eux, continuent leur feuilleton à pas de loup, de géant, de fourmi : les chapitres 19 et 20 sont désormais disponibles.)

 

Bonne lecture !

 

 

[1] H. Merlin-Kajman, Lire dans la gueule du loup. Essai sur une zone à défendre, la littérature, Gallimard, 2016, p. 271-272.

[2] La métaphore des « cordes vibrantes » est empruntée au titre d’un autre événement à venir, un colloque organisé à Paris 3 par deux membres de Transitions, Nathalie Kremer et Sarah Nancy, et dont l’argument rencontre en certains points les questions soulevées dans notre séminaire.

  

 

 

 

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