Hélène Merlin-Kajman


Novembre 2019

 

Concerté

Vous allez lire le premier (ou plutôt, les deux premiers, car nous sommes deux à avoir écrit) de nos nouveaux « fragments » : un commentaire libre, entre exergue et abécédaire, d’un adage (proverbe, dicton, apophtegme ou maxime…). Ce mois-ci, c’est : la nuit tous les chats sont gris (mais on peut aussi imaginer qu’une fois prochaine, quelqu’un en invente un…).

« La nuit tous les chats sont gris » : c’est donc cet adage qui ouvre notre nouveau petit genre. Comme Boris Verberk, je le trouve habité par un contraste fort entre un « gris » dont le trouble nous attriste, et une note de gaieté, voire d’érotisme, dont je ne sais pas complètement à quoi l’attribuer (au rythme sautillant des monosyllabes ? à l’assonance en « i » ? à l’évocation féline ?). Or voilà que, relisant Le Barbier de Séville pour mettre en ligne le prochain passage qui fera l’objet d’une saynète écrite par quatre membres de Transitions (et chacun peut s’inviter pour augmenter notre nombre), je tombe sur la chanson que Bartholo, le barbon, chante à Rosine, sa pupille qu’il veut épouser, mais qui va épouser le Comte Almaviva, devenant ainsi la Comtesse du Mariage de Figaro et de La Mère coupable : « Je ne suis point Tircis, / Mais la nuit, dans l’ombre, / Je vaux encor mon prix ; / Et quand il fait sombre / Les plus beaux chats sont gris. »

Je laisse les lecteurs s’amuser de la rencontre – et rêver au prochain adage, que vous découvrirez ci-dessous. Le texte à venir de la saynète est célèbre : c’est le passage où Bazile fait l’éloge de la calomnie. Je n’en dis pas davantage : nous verrons bien le mois prochain ce qu’il nous aura inspiré.

Ce qui est sûr, c’est que l’exercice d’écriture de la saynète est vraiment transformé par le dialogue qu’on est en train de nouer avec un autre : on sait qu’on ne mène pas seul sa barque, qu’il y a quelqu’un ou quelqu’une à bord avec soi, qu’on fera le point avec elle ou lui au moment d’accoster… ! Le passage du Grand Cahier d’Agota Krystof a été choisi par Guido Furci, qui avait envie de réagir au passage de mon livre Lire dans la gueule du loup consacré à ce roman. J’ai écrit ma « saynète » sans avoir lu la sienne – mais très curieuse et impatiente de la connaître (et lui aussi). Le résultat est saisissant : nos commentaires se situent vraiment aux antipodes. Ils n’illustrent pas seulement (et peut-être même pas du tout) des « sensibilités » différentes, mais des attentes et des manières de lire différentes. Alors, nous prolongerons le débat le mois prochain.

Bref, vous l’avez compris depuis longtemps : ce que nous faisons à Transitions en faisant bouger toutes les frontières de la littérature (frontières avec elle-même, frontières avec ses autres : théorie, histoire, politique, philosophie, psychanalyse, anthropologie, etc.) est très libre et très sérieux, très joyeux et très grave – très concerté.

Prochain adage : « Les chiens hurlent, la caravane passe ».

 
 
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