Hélène Merlin-Kajman

 

 

 

 


22 Mars 2020

 

 

Ce temps

Depuis deux semaines déjà, je me dis que Transitions peut nous soutenir dans la situation dans laquelle nous nous trouvons brusquement plongés. Cette idée a germé dans mon esprit quand je me suis souvenue du Décaméron, de son admirable « Proême » et surtout de la bouleversante « Introduction » à la « Première journée ». C’est la peste, ce sont ses effets, ses étapes sinistres. Alors, un groupe de dix jeunes gens décide de partir à la campagne pour s’y protéger de l’infection et de l’ennui. Et là, organisant leur temps avec un mélange de rigueur et d’effervescence, ils se racontent presque chaque jour des histoires en suivant un protocole non moins discipliné.

Mais outre que, aussi stupéfiant que nous apparaisse ce qui nous arrive aujourd’hui, nous sommes heureusement très loin de la situation décrite dans le Décaméron, outre que la peste est passée quand le lecteur lit le livre, la formule ne me paraît guère transposable à ce que nous vivons, à ce que nous allons vivre. Nous voici chacun confiné chez soi en Europe, en Amérique du Nord, bientôt en Amérique du Sud, en Australie, etc., même si les modalités en sont différentes d’un pays à l’autre, et même si, comme nous l’entendions tous les jours la semaine dernière, « la situation est très évolutive ». Au reste, je n’écris pas pour commenter ces différences, mais pour jeter un pont. Un pont, car il n’y a pas de lieu idyllique qui nous réunira et nous protégera du coronavirus. En revanche, nous qui sommes susceptibles de lire Transitions, nous allons évidemment passer pas mal de temps derrière notre ordinateur. Comment faire de lui une maison à la campagne ?

Je dis « nous », mais à ce « nous » je m’empresse d’ajouter des guillemets, comme je le précise toujours devant mes étudiants quand je dis « nous ». C’est toutefois bien d’un « nous » qu’il s’agit. Un « nous » à inventer, non pas de toutes pièces certes, mais à inventer un peu. Je suis frappée par l’usage du « nous » dans les discours récents : par son oscillation : oscillation risquée, qui peut conduire à tout, le meilleur comme le pire.

Je ne citerai qu’une phrase d’un beau texte d’un écrivain italien, Roberto Ferrucci, paru dans Le Monde le 14 mars, « Je vous écris d’un pays fermé, l’Italie » : « Nous autres Italiens avons un sens du civisme peu prononcé ».

J’ai toujours été saisie par l’évidence ou la spontanéité avec laquelle les Italiens prononçaient ce « Noi, Italiani ». Mais ce qui me frappe ici, c’est que ce « nous » fasse contraste avec le civisme. A la vérité, je ne suis pas certaine que nous, les autres, fassions beaucoup mieux, selon toutes sortes d’autres modalités. Ce qui m’arrête, c’est ce que cette phrase suggère du civisme. Le civisme nous écarte de nous-mêmes, nous décolle. Et c’est toujours bien d’être décollés.

Alors, précisément : je me suis dit que nous pourrions unir nos forces, tisser ensemble notre tissu transitionnel. Pas un « nous » compact, pas un « tous ensemble » si souvent incantatoire. Mais « ensemble » ne sera pas vain s’il s’agit d’une solidarité transitionnelle qui nous aide à respirer, dans le respect de nos distances tout autant que de nos proximités.

Nos proximités viennent d’être brutalement très bouleversées, nos intimités aussi. La distance est imposée à nos corps par la nécessité. A part nous confiner, la plupart d’entre nous ne pouvons rien pour l’instant sur le plan médical, sauf soutenir ardemment ceux dont le métier leur fait encaisser en première ligne ce grand choc. Nous ne pouvons rien ou presque rien non plus dans l’immédiat sur le plan économico-politique. Mais nous pouvons contribuer à éviter les déraisons, les effondrements psychiques. Et pour ça, le langage est là, fragile et fort. Je suis frappée par exemple par la récurrence soudaine de ces mots, « Prends soin de toi » ou « Prenez soin de vous », que tout le monde s’écrit. Ce genre de parole retrouve soudain un vrai poids, et la célèbre fonction phatique, sa gravité. Ces mots nous aident en mettant en commun un soin qui ne pourra pas grand-chose contre la maladie, mais qui n’est pas magique pour autant. En les prononçant, chacun s’inquiète de l’autre tout en lui donnant un conseil plein de sollicitude et de prudence.

Alors, allons dans le sens de ces mots.

A cette fin, je propose à chacun deux essais d’écriture (et nous nous réservons bien sûr de sélectionner les textes que nous publierons, car Transitions n’est pas un forum de discussion, mais un mouvement littéraire).

Le premier, à un rythme encore à déterminer, c’est d’écrire, sans dépasser 2500 signes, ce que nous vivons, mais avec une règle du jeu. Par exemple, cette semaine : « Ce que je vois et entends par la fenêtre ». A cet effet nous avons créé une nouvelle rubrique, « Sablier ».

Le second est de poursuivre nos adages, au rythme d’un par jour. Les adages concernant l’homme et les dangers, l’homme et la fortune, sont légion. Pour commencer, je me suis arrêtée au premier qui m’ait fait rire : « La peste demande un sou : donne-lui en deux et qu’elle s’en aille ».

Notre « peste » nous a déjà pris un gros sou, toutes ces morts inattendues, subites, qui vont grossir inévitablement. J’espère de tout cœur que nos deux sous, ce sera notre confinement – qui sera deux sous pour les uns, mais hélas bien plus pour beaucoup d’autres - ; et qu’elle s’en ira le plus rapidement possible.

Après – il faudra penser l’après. Mais chaque chose en son temps. Car dans l’immédiat, la contagion nous a imposé le sien.

H.M.-K.

 

Accompagnent donc cette lettre :

- « Ce que je vois et entends par la fenêtre » : Eva Avian, Augustin Leroy, Hélène Merlin-Kajman

- « La peste demande un sou : donne-lui en deux et qu’elle s’en aille » : Hélène Merlin-Kajman

Nous attendons vos textes.

                                                                                   

E.A, G.F., A.L., H.M.-K.

 

Prochaine saynète : un texte de Primo Levi.

Prochain adage : « Quand on aime, on ne compte pas ».

 

 
 
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