Hélène Merlin-Kajman

 


09 janvier 2021

Quand même

Nous en avons déjà tous fait l’expérience. Les vœux, cette année, constituent un exercice un peu délicat : comment souhaiter la bonne année ? Pourtant, elle avait failli vraiment bien commencer, avec les vaccins. Las, voilà deux variants du coronavirus qui suscitent, à l’heure où j’écris, « de plus en plus d’inquiétude dans la communauté scientifique »…

Et encore, s’il n’y avait que le Covid (oui, j’opte pour le masculin, parce que les raisons de l’Académie française m’agacent… laissons cela…)… S’il n’y avait que la maladie à l’horizon sombre, sans tout le reste…

Mais bonne année quand même, bonne année parce que l’année a bien eu quand même un nouvel an, et que tout n’est pas noir – bonne année parce qu’un souhait n’est pas une prophétie, mais un élan, une force, une amitié…

En écrivant ces mots, je mesure avec une forme d’émotion la cohérence (une cohérence tenue sur le fil du rasoir bien sûr, comme il convient pour ne pas sombrer dans le dogme) de ce que nous faisons. En témoignent remarquablement les textes d’aujourd’hui : nos adages (« Mieux vaut prévenir que guérir »), où Natacha Israël et moi-même déclarons notre préférence pour la prévention, non sans nous entretenir avec des voix qui nous disent le contraire (et s’il faut n’en lire qu’un, lisez celui de Natacha Israël qui rattache même la littérature à la prévenance de cette prévention) ; nos saynètes, à Brice Tabeling et moi encore, sur un texte de Tristram Shandy qui se prononce pour le même genre de monde (au moins est-ce ainsi que nous le lisons, et nos réflexions ont des enjeux critiques importants, je crois) ; la conversation critique d’Augustin Leroy sur un texte de Frantz Fanon, qui raconte ses rencontres successives avec Peau noire, masques blancs sans se dérober aux interpellations déchirantes suscitées par ce texte sans cesse encore actuel ; le sablier enfin de Benoît Autiquet, « Ce qui nous arrive », dont le souvenir d’enfance – la maison de vacances , sa campagne, que tout, climat, urbanisation, modernisation, a quasiment détruites – déplace la tentation de la mélancolie pour en faire un lieu de mémoire en quelque sorte métisse, un appel, quand même, à l’avenir. Quant à celui de Guido Furci, sa perplexité méditative ralentit le « tout le reste » (les Etats-Unis, ici) que j’évoquais au début de cette lettre, à partir d’un détail comique qu’une rencontre avec Dante fait vaciller.

Tous ces textes disent notre confiance dans la culture : pas une confiance béate, pas une confiance qui n’aurait jamais rien entrevu d’autre, pas une confiance à sa totalité rêvée, surtout pas ! – mais une confiance quand même. Et ainsi se dessinent fragilement espoir et espérance : de quoi vous (nous) souhaiter bonne année derechef, avec une forme d’allégresse prudente, une bienveillance tobiesque (voir Tristram Shandy) en partage…

H. M.-K.

Prochaine saynète : un extrait d'Avrom Sutzkever,« La Mort d'un bœuf ».

Prochain adage  : « Faut pas pousser Mémé dans les orties ».

Prochaine conversation critique : un texte de Charles Taylor, tiré de Multiculturalisme. Différence et démocratie.  

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