Séminaire

séance du 9 février  2012

 

Préambule

Transitions a reçu Erik Leborgne autour de son texte « Du contresens idéologique : à propos des annotations de Voltaire sur son exemplaire de L'origine de l'inégalité parmi les hommes » écrit pour notre dossier « Le Contresens ».

Lorsque nous avons proposé à Erik Leborgne cette rencontre dont vous trouverez ci-dessous la transcription (non sans que chacun n’ait eu à coeur de préciser sa ou ses intervention(s) par une révision, fidèle/infidèle, de sa parole), nous ne cherchions pas tant à discuter de son texte publié dans la rubrique « Intensités » le 14 avril 2012, qu’à l'occasion de ce texte. Nous voulions prendre les choses de manière oblique, tout en allant au cœur des raisons que nous avions d'ouvrir ce dossier sur le contresens. En effet, le texte d'Erik Leborgne nous avait surpris sur un point précis. Nous étions partis de l'idée que « le contresens » était à suspecter : existe-il quelque chose comme le contresens ? Et même, qu'est-ce que le sens ? Or, l'article d'Erik Leborgne part non seulement du présupposé que le contresens existe, mais encore que sa définition est partagée par tous. Nous avons donc proposé de lancer la discussion à partir de deux textes : l'introduction à Discours, figure de Jean-François Lyotard (Paris, Klincksieck, 1978) et l'introduction à Rapports de force de Carlo Ginzburg (Ecole des Hautes Etudes-Gallimard- Le Seuil, 2000).

Finalement, de ces deux textes, il aura été peu question. La discussion a roulé sur la différence entre philologie et interprétation, sur les critères de validité de cette dernière, sur l’hypothèse d’un inconscient du texte, et, finalement, sur la sympathie éthique que l’on peut éprouver, ou ne pas éprouver, pour un auteur. Nulle conclusion commune ne se dégage de cet échange, sinon le souci de penser à la fois notre enseignement et nos pratiques critiques.

H. M.- K.

Erik Leborgne est spécialiste de littérature française du XVIIIe siècle, maître de conférences à l'Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3. Il est l'auteur de nombreuses éditions critiques de Lesage, Marivaux, Prévot et Rousseau ; il participe à l'édition des Oeuvres complètes de Rousseau aux Classiques Garnier (en cours) et a fait paraître en 2006 Figures de l'imaginaire dans le Cleveland (Paris, Desjonquères).

 

 

 

 

 

Rencontre avec Erik Leborgne

 
 

21/04/2012

 

 

Présents : Hélène Merlin-Kajman, Erik Leborgne, Lise Forment, Michèle Rosellini, Sarah Mouline, Virginie Huguenin, Mathias Ecoeur, Brice Tabeling, Mathilde Faugère, Marie-Hélène Boblet, Hubert Camus, Garance Capelier, Nancy Oddo, Jean-Louis Jeannelle, Eve-Marie Rollinat-Levasseur, Tiphaine Pocquet, René Démoris, Florence Magnot-Ogilvy, Sarah Nancy, Marc Escola, Nathalie Kremer, Florence Dumora, Emran Al-Amin.

Hélène Merlin-Kajman : Je remercie tout le monde d'être là et en particulier Erik : c'est la première fois que nous organisons une rencontre avec l’auteur d’un texte proposé pour Transitions. Nous aimerions développer ce type d'échange qui permet d’aborder, à l'occasion d'un travail, un problème théorique. La situation est un peu étrange dans la mesure où nous sommes un certain nombre (le comité de rédaction de Transitions) à avoir déjà lu l’article d'Erik qui n’est pas encore en ligne.

Pour lancer la discussion, je voudrais évoquer deux anecdotes personnelles. La première concerne mes débuts de chercheuse : c'était le premier article de ma vie, mais aussi le début de ma thèse sur la notion de public au XVIIe siècle. Je travaillais plus particulièrement sur le Misanthrope de Molière et sa célèbre scène du sonnet d'Oronte : j'avais déjà repéré l’importance de l'espace du cabinet pour mon sujet, et ne pouvais donc ne pas relever le célèbre vers « Franchement il est bon à mettre au cabinet » qu'Alceste dit à Oronte quand ce dernier insiste pour avoir son avis sur son sonnet. Dans les éditions du type « Classique Larousse » que je consultais, il y avait une note à « cabinet » : sans doute pour éviter l'interprétation qui aurait été naturelle pour les élèves (les WC), elle précisait que le cabinet désigne le secrétaire où l'on range les papiers. Je vérifie alors dans le Furetière et là, je découvre que le sens de latrine est précisé justement avec l'exemple du vers du Misanthrope. Vous vous doutez de l'effet que cela m'a fait : je tenais là un contresens entretenu par le puritanisme de l’institution littéraire bourgeoise, etc. Cependant, aujourd'hui, je ne suis plus du tout certaine de cette interprétation, d’autant que j’ai réalisé que le Furetière interprète constamment et fait preuve d’esprit satirique. Maintenant, je défendrais que si le sens de latrine est évidemment présent, Molière joue sans doute de l'équivoque. Voilà pour la première anecdote.

La deuxième est beaucoup moins agréable à raconter. À Noël dernier, je me suis rendu compte avec consternation que dans deux articles que j'avais publiés, dont l'un pour un colloque sur Blanchot, je me suis complètement trompée sur la situation de deux vers de Suréna que Blanchot commente. Ils se trouvent dans l'acte I, mais je les ai attribués au dénouement. J'ai construit tout un raisonnement sur cette place erronée des deux vers ! Qu’en pensera un commentateur dans 50 ans, si un commentateur s’intéresse à ce que j'écris ? Et pour moi-même, à quoi l'attribuer ? Le fait est que cette erreur stupide est une erreur sans intention particulière, même si plus tard on voulait m'en attribuer une.

Je voudrais à présent présenter rapidement le texte de Carlo Ginzburg. Il est intéressant parce qu’il juxtapose deux points de vue qui ne sont pas tout à fait articulés. Le point de départ de ce texte est l'inquiétude que Ginzburg manifeste sans doute depuis vingt ans à l'égard du néo-scepticisme. Il s'est intéressé au linguistic turn américain et à ses conséquences, surtout en histoire : celles consistant à réfuter le discours, soit le discours des documents, soit celui que les historiens écrivent, au motif qu’il est incapable d'atteindre le réel. Selon Ginzburg, le linguistic turn a tellement mis en question l'aptitude référentielle du langage que les néo-sceptiques sont arrivés à une conclusion radicale : on ne peut faire que l’analyse de la construction des uns et des autres discours, mais comme tout est affaire de rhétorique, on ne peut donc pas considérer l'histoire comme une science du passé, ce qui est au contraire pour Ginzburg sa mission.

Au cœur de son trajet des sophistes à la modernité en passant par Nietzsche, Ginzburg se penche alors sur la rhétorique et surtout sur le chef de file des déconstructionnistes, Paul De Man, qui s'est intéressé de très près aux propos de Nietzsche portant sur la rhétorique. Voici le commentaire de Ginzburg :

Qu'est-ce donc que la vérité ? Une multitude mouvante de métaphores, de métonymies, d’anthropomorphisme, bref une somme de relations humaines qui ont été rehaussées, transposées et ornées par la poésie et la rhétorique et qui après un long usage apparaissent établies, canoniques et contraignantes aux yeux d'un peuple.

À l'horizon du néo-scepticisme, le négationnisme inquiète Ginzburg. Or on a su après la mort de Paul De Man, que celui-ci avait publié, entre 1940 et 1942, dans le journal collaborationniste Le Soir, plusieurs articles dont quelques uns ouvertement antisémites : épisode de sa vie qu'il avait soigneusement tenu secret. Ginzburg établit un rapport étroit entre les travaux théoriques de Paul De Man et la dissimulation de son passé pendant quarante ans. Dans ces travaux théoriques, De Man considérait que tout discours littéraire est une sorte de renvoi permanent du discours au discours. Ce renvoi est de telle nature qu'il empêche de rapporter le discours à de l'extra-textuel. Voici un passage de Paul De Man cité par Ginzburg :

Nietzsche ne justifie en aucune manière un discours qui se réfère à un niveau situé « au-delà » de l'ironie. Bien au contraire il nous met continuellement en garde contre l'illusion de céder à un désir de ce genre.

Mais pour Ginzburg, le déconstructionnisme était un masque, un mensonge. En somme, dans cet article en tout cas, il irait presque jusqu'à dire que la réfutation théorique de la valeur référentielle d’un discours serait une façon d'entretenir un contresens sur sa propre vie. Répéter que le sens est purement interne, qu'il n'y a pas de possibilité de sortir du retournement du sens sur lui-même, ce serait une manière de faire du discours un écran, d’empêcher que le lecteur n’aille regarder derrière ce rideau discursif.

Le deuxième mouvement du texte de Ginzburg, à partir d'un détour par Au Cœur des ténèbres de Conrad, est tout à fait différent. Il passe par un argument bizarre qui replace ce néo-scepticisme dans le contexte de la critique de l'ethnocentrisme et de ce que l'on pourrait appeler le relativisme culturel. Il pose alors une question : y a-t-il un critère de comparaison des cultures entres elles, c’est-à-dire un critère qui permette de passer par de l'extériorité, commune et vérifiable, des discours appartenant à des structures littéraires, elles différentes et incommunicables ? Le multiculturalisme peut potentiellement répondre non (on est dans des structures discursivo-culturelles relatives qui construisent elles-mêmes leurs représentations du réel) : mais il n'y a pas un point du réel commun sur lequel on pourrait s'entendre, que l'on pourrait aussi vérifier et dont on pourrait faire la connaissance pour ce qui est de l'historien quand il s'agit du passé.

Il rapporte alors le mot de Montaigne stigmatisant l'attitude des conquistadores espagnols en une formule fameuse de mépris, « mécanique victoire », parce que ces conquistadores ont gagné grâce à la puissance du fusil. Ginzburg commente qu'il y avait un peu plus qu'une affaire de force et il ajoute :

Le savoir incorporé au fusil donnait aux conquistadores la possibilité de dominer avec plus d'efficacité le monde qu'ils partageaient avec les indigènes d'Amérique.

Il y a donc du savoir incorporé dans leur fusil. Voici comment je comprends cette espèce de cheville argumentative assez étrange : Ginzburg va réfuter l'opposition entre discours et réel en montrant qu'il y a toujours du réel pris dans les discours, que l’autorité des discours se soutient d’un point d’appui dans le réel : donc, que l'historien doit à chaque fois construire l'opération qui va permettre de dégager ce réel des économies discursives, des régimes de discursivité. La voie pour arriver au réel est à construire par l'historien.

Si bien que même s'il insiste, dans la deuxième partie de son introduction, sur l'importance de l’existence des preuves en s'appuyant sur la rhétorique d'Aristote, sa conclusion frôle le néo-scepticisme. Je le cite :

Les sources ne sont ni des fenêtres ouvertes comme le croient les positivistes, ni des murs qui obstruent la vue comme le soutiennent les sceptiques. En fait, c'est à des vitres déformantes qu'il faut les comparer.

Voilà trois métaphores qui définissent trois positions. La position positiviste : les sources, le discours, seraient des fenêtres ouvertes ; celle des sceptiques, des murs qui obstruent la vue ; et finalement sa métaphore à lui, des vitres déformantes.

C'est de ces vitres déformantes que je rapproche une note qui justifie le sous-titre de son livre, Histoire, rhétorique, preuve, où il tisse une sorte de fil sémantique autour de l'idée de preuve et de sa traduction dans des langues occidentales : evidence en anglais, prova en espagnol et il explique comment en italien provare signifie aussi essayer comme l'observait Montaigne. Il ajoute « celui qui vérifiait le titre des monnaies, donc celui qui essayait la monnaie, est en italien le saggiatore » et il commente : « Il s'agit d'avancer à tâtons comme le facteur de violon qui tapote délicatement le bois de l'instrument. » Cette métaphore est-elle compatible avec une défense de la preuve ? Oui, on le comprend parce qu'il a mobilisé toute la plurivocité même du sémantisme de la preuve. Mais cette métaphore est-elle compatible avec l'idée du contresens ?

Je voudrais passer très rapidement au texte de Lyotard en évoquant un des essais de Ginzburg où il donne du sens à un blanc typographique de l'Éducation sentimentale. Sans entrer dans les détails, il finit par injecter du réel dans un blanc typographique. Comment pourrait-on lui objecter un contresens ? Dans nos explications, nous interprétons souvent des blancs typographiques, en revanche peut-on faire un contresens sur un blanc typographique ? J'ai l'impression que non, c'est absolument impossible. On peut faire du sens, mais pas l'inverse. Le blanc typographique donne à voir : c'est exactement l'objet du livre de Lyotard, Discours figure. Je vais essayer de simplifier l’introduction de ce texte très difficile : premièrement, Lyotard explique que son livre combat l'idée, récurrente dans la culture occidentale, selon laquelle l'invisible est lisible, et que tout ce qui est de l'ordre des données sensibles est de l'ordre du texte. Certes, face au visible et au sensible, nous ne pouvons que parler et, dans ce sens, il n'y a pas de sortie du lisible. Cependant, il est possible, selon lui, de mesurer le fait que le visible n'est pas exclusivement lisible, qu'il y a quelque chose d’ordre affectif et émotionnel qui échappe aux opérations du sens. Il propose d'en tirer des conséquences pour le discours lui-même, notamment en passant par le constat que le symbole donne à penser, mais d'abord se donne à voir.

Je voudrais citer ici un passage :

Le langage n'est pas un milieu homogène mais scindant parce qu'il extériorise le sensible en vis-à-vis, objet et scindé parce qu'il intériorise le figurable en articulé. 

Si je comprends bien, il ne se demande pas si le langage a ou non une aptitude référentielle, mais il pense que de toute façon il extériorise du sens. Peu importe si ce sens est vrai ou faux, il y a juste extériorisation de ce sens, et, à l'inverse, il y a intériorisation du figurable dans l'articulé. Voyez une autre citation :

La froide prose n'existe pas sauf au plus bas de la communication. Un discours est épais, il ne signifie pas seulement, il exprime, et s'il exprime, c'est qu'il a lui aussi en lui du bougé consigné en lui, du mouvement, de la force, pour soulever la table de significations par un séisme qui fait le sens.

Il y a une introduction programmatique dans ce passage (« saisissons le bougé fixe, épousons les vallonnements de la métaphore ») : j'avais envie de rapprocher cet impératif du facteur de violon qui tapote délicatement le bois de l’instrument chez Ginzburg.

Si nous avons choisi de proposer ce texte, c'est surtout pour un passage où, après avoir fait ces propositions, Lyotard nous présente l'objection du scepticisme dont est parti Ginzburg. Disant cela, ne risque-t-on pas de détruire la possibilité même du vrai ? N’est-ce pas la porte ouverte à la sophistique ? Si l’on dit qu'il y a du tremblé dans le discours, quelqu’un peut venir te dire à toi qui parles : « Tu crois que tu sais ce que tu dis, mais comme ton discours est épais, tu ne le sais pas, mais quelqu'un sait ce que tu dis, et ce quelqu'un est celui qui va tenir la signification réelle de ton discours ». Je pense qu’un certain type de psychanalyse est ici visé, même si ensuite Lyotard s'explique de façon très positive sur ce point. Il ne s'agit pas pour lui d'opposer un discours qui ignore sa profondeur à quelqu'un qui saurait faire valoir la profondeur de ce discours, mais de comprendre que c'est dans l’existence de cette profondeur que la vérité cesse d'être celle qui peut se proférer par autorité. Il fait référence au maître de vérité dans la Grèce archaïque, au moment antérieur à l'essence de la philosophie et de la démocratie : quelqu'un dévoile parce qu'il a autorité à proférer la vérité. La vérité se profère, mais ne se découvre pas, ne se cherche pas. À ce moment-là, un certain régime de vérité se retire : certes, la sophistique, le leurre, l'illusion sont rendus possibles, mais le sont aussi la philosophie, le dialogue et l'illusion du savoir, puisque la vérité en est porteuse d'entrée de jeu.

Je voulais vous présenter cela et les raisons pour lesquelles nous avons choisi ces deux textes. Les deux éléments sur lesquels j'ai insisté dans le rapprochement de ces deux textes, la métaphore du violon et cette idée que le discours est épais, sont des métaphores sous le signe desquelles nous avons placé l’entreprise de Transitions. C'est pourquoi nous avons le plaisir de lancer ce dossier sur le contresens en donnant la parole à Erik qui, cela va de soi, peut énergiquement protester !

Erik Leborgne : J'ai proposé dans mon article une approche beaucoup plus pragmatique du contresens basée sur mon expérience de l'enseignement. J'ai commencé par distinguer le contresens philologique, c'est-à-dire une erreur de jugement, du contresens que l'on fait en traduisant de travers. J'avais pensé aussi au contresens par manque de connaissance du contexte culturel. J'avais pris pour exemple la scène d'Horace où le héros tue sa sœurCamille. La réaction des étudiants est souvent : « quelle brute cet Horace ! » Évidemment, il faut expliquer que le contexte, notamment la vision religieuse au sens politique de l'histoire de Rome, les imprécations de Camille, et enfin leur portée, pour comprendre les réactions d'Horace, sa modération, et les raisons de sa violence à la fin. J’ai donc envisagé le contresens d'un point de vue nourri d'une expérience pédagogique.

Nous sommes là pour apprendre à lire un texte correctement. Je ne sais pas très bien définir le sens, mais je sais identifier un faux sens. Sa conséquence est qu'on induit une lecture tendancieuse d'un auteur. Dans ses Dialogues, Rousseau nous donne la manière dont le Second Discours était dénaturé dès le XVIIIe siècle, notamment par le charitable Voltaire. Je vous cite juste une partie du Troisième Dialogue de Rousseau. Les Dialogues de Rousseau ne sont pas très connus, et il faut assez de courage pour aller jusqu'au bout : c'est un texte fondamental pour comprendre la pensée politique de Rousseau et son implication dans la société de son époque. Il y tente de réinterpréter tout ce qui s'est passé depuis l’exil, d'interpréter sa position très marginale et la manière dont on a utilisé ses textes pour les dénaturer et en faire des contresens. Il nous en donne la recette :

On fait des recueils grossis de critiques outrageantes, de libelles venimeux, faits avec l'unique projet de défigurer les productions de l’auteur, d'en altérer les maximes et d'en changer peu à peu l'esprit et ces recueils ont été dans cette vue arrangés et falsifiés avec beaucoup d'art. D'abord seulement par des retranchements qui, supprimant les éclaircissements nécessaires, altéraient le sens de ce qu'on laissait, puis par d'apparentes négligences qu'on pouvait faire passer pour des fautes d'impressions, mais qui produisaient des contresens terribles et qui, fidèlement transcrites à chaque impression nouvelle, ont enfin substitué par tradition ces fausses leçons aux véritables.

Voilà exactement comment on produit des contresens. J'avais proposé d’appeler ce type de contresens, qui est une falsification pure et simple, « contresens idéologique » parce qu'il dénature la pensée d'un auteur. C'est ainsi que j'avais envisagé le contresens, et non pas par rapport à des auteurs comme Lyotard ou Ginzburg. Le contresens idéologique peut être malheureusement entretenu au fil des siècles par des institutions, et même par des critiques paresseux qui répètent ce qui leur a été transmis. Je crois vraiment que c'est à nous, enseignants, nous qui connaissons les textes, qui savons reconnaître un discours faux sur un texte, ou une fausse leçon justement, de rectifier ces erreurs.

Paul De Man est un autre exemple de contresens idéologique : il représente une construction idéologique de brouillage volontaire. Je connais assez mal Paul De Man dont j’avais lu les écrits sur Pygmalion : cela m'avait paru obscur, prétentieux, bref, pas très net. Je ne connais pas du tout son passé célinien, et cela ne va pas du tout m'engager à le lire ! Mais dans ces textes, la phrase que tu cites dans ton article, Ce qui cloche, lorsqu’il reprend cette phrase du Second Discours de Rousseau, m’a frappée : Paul De Man s’attache à la célèbre phrase du début. Je vais partir du texte de Rousseau pour être plus clair : « Commençons donc par écarter tous les faits car ils ne touchent point à la question. »

Il ne faut pas prendre les recherches avec lesquelles on peut entrer dans ce sujet (l'histoire de l'origine de l'égalité) pour des vérités historiques, mais seulement pour des raisonnements hypothétiques et conditionnels plus propres à éclaircir la nature des choses qu'à en montrer la véritable origine, et semblables à ceux des physiciens sur la formation du monde. « Commençons par écarter tous les faits » est une phrase que l'on ne peut vraiment pas sortir de son contexte. Rousseau explique la formule et les faits en question sont glosés : ce sont des témoignages incertains de l'histoire qu'il veut écarter, au premier rang desquels les textes tenus pour sacrés qui offusquent l'esprit plus qu'ils ne l'éclairent. En les écartant, Rousseau avertit son lecteur qu'il va placer son propos à un niveau d’abstraction exceptionnel. Il attire donc son attention, requiert un effort : l'état de nature qu'il décrit est une hypothèse semblable à celle des physiciens, comme la force de gravitation dans la physique de Newton. C'est une hypothèse et il le rappelle :

Ce n'est pas une légère entreprise de démêler ce qu’il y a d'originaire et d'artificiel dans la nature actuelle de l'homme, et de bien connaître un état qui n'existe plus, qui n'a peut-être point existé et probablement n'existera jamais et dont il est pourtant nécessaire d'avoir des notions justes pour bien juger de notre état présent.

C'est tout à fait clair : cet état de nature est une hypothèse épistémologique, destinée à éclaircir la nature des choses. On ne peut pas lui faire dire n'importe quoi.

Voyons maintenant ce qu'en dit Paul De Man. Je cite l'article d'Hélène : il reproche à Derrida de ne pas être allé jusqu'au bout de la pensée de Rousseau et de lui avoir imputé une fidélité à la métaphysique de la présence en réalité réaffirmée et retournée par Rousseau :

La phrase fameuse de Rousseau « Commençons donc par écarter tous les faits » ne peut jamais être prise trop radicalement et s'étend au mode de langage utilisé tout au long des deux textes. Il ne représente pas les événements qui seraient successifs, mais sont la projection mélodique, musicale [là je ne comprends plus] et successive d'un seul instant de contradiction radicale, le présent, sur l'axe temporel d'un récit diachronique, le seul point où il touche une réalité empirique est celui où il rejette ensemble tout présent comme parfaitement intolérable et dénué de sens.

Cela me semble une méconnaissance de la démarche vraiment scientifique de Rousseau : c'est un contresens idéologique de sa pensée. Faut-il s'appesantir longuement sur les élucubrations de Monsieur Paul De Man ? Doit-on tenir compte des faux sens, à mon avis volontaires, sur le texte de Rousseau ?

Je crois que dans ce cas, le terme de contresens n'est pas problématisable. Il est clair que la lecture de Rousseau est fausse car elle ne tient pas compte de sa démarche. Voltaire tire du Second Discours une simplification par dénaturation et par raccourcis. Le mot fameux : « Vous me donnez envie de marcher à quatre pattes » est un bon mot spirituel, mais ce n'est pas du tout ce que veut Rousseau pour qui l'homme ne revient pas à l'état nature : c’est un contresens idéologique. Il est vrai que Rousseau prête le flanc à ce type de dénaturation parce qu'il se présente comme celui qui va révéler la Vérité. Je cite juste l'ouverture célèbre de l'introduction du Second Discours où Rousseau parle comme dans les Confessions lorsqu'il s'avance le livre à la main, au nom de la vérité :

Ô homme de quelque contrée que tu sois, quelques soient tes opinions, écoute. Voici ton histoire telle que j'ai cru la lire, non dans les livres de tes semblables qui sont menteurs, mais dans la nature qui ne ment jamais. Tout ce qui sera d'elle sera vrai. Il n'y aura de faux que lorsque j'y aurai mêlé de moi sans le vouloir. Les temps dont je vais parler sont bien éloignés, combien tu as changé de ce que tu étais, c'est pour ainsi dire la vie de ton espèce que je vais te décrire, d'après les qualités que tu as reçues, que ton éducation et tes habitudes ont pu dépraver, mais qu'elles n'ont pu détruire. Il y a, je le sens, un âge auquel l'homme individuel, auquel l'homme voudrait s'arrêter. Tu chercheras l'âge auquel tu désirerais que ton espèce se fut arrêtée. Mécontent de ton état présent par des raisons qui annoncent à ta postérité malheureuse de plus grands mécontentements encore. Peut-être voudrais-tu rétrograder, et ce sentiment doit faire l'éloge de tes premiers aïeux, la critique de tes contemporains et l’effroi de ceux qui auront le malheur de vivre après toi.

C'est une posture quasi prophétique qui a dû déranger beaucoup d'auteurs à l'époque : il parle au nom d'une vérité sur la nature humaine, qu'il démontre très rigoureusement. Il faut entrer dans ce jeu, mais on peut être rebuté et je comprends que certains critiques ou philosophes mettent en cause cette idée de vérité pleine de sens absolu. Cette position de Rousseau peut irriter et prêter à débat, mais ce qui, à mon sens, est inacceptable, c'est la falsification du texte. Avec Paul De Man et Voltaire, on est face à une telle déconstruction volontaire du sens que je ne peux pas problématiser : je ne peux pas dire que le contresens est fluctuant et qu'il y a des bougés du sensible. Notre rôle est de rectifier le sens d'un texte et de le restituer dans sa logique et sa cohérence.

Hélène Merlin-Kajman: Laissons de côté, pour l'instant en tout cas, Paul De Man pour relancer des questions : dans ce que tu viens de dire, il y a des points avec lesquels je ne peux pas être d'accord, mais je suis très heureuse qu'on puisse être en désaccord publiquement, et encore plus parce que tu as commencé par parler de l'enseignement. C'est vraiment le sens de Transitions : nous voudrions que nos pratiques de recherche soient rapportées à nos pratiques pédagogiques. Pour un très grand nombre d'entre nous, c’est ce que nous faisons pour nous-mêmes, dans notre for intérieur, mais nous l’exprimons peu, comme s'il y avait une césure entre ces deux pratiques.

J'ai simplement envie de reprendre des mots que tu emploies, indépendamment de Paul De Man et de Rousseau, parce qu’il me semble que cela engage tout ce que nous faisons dans les commentaires de textes. Lorsque tu parles de « dénaturer la pensée d'un auteur », je voudrais savoir ce qu’est la nature de la pensée d'un auteur. Tu dis aussi : « On ne peut pas détacher cette phrase de son contexte », mais nous passons notre temps à citer, ce qui est une façon de détacher des phrases de leur contexte. Il y a forcément, à un moment donné parfois totalement invisible, une décision interprétative. Je ne vois pas très bien comment on pourrait se l'interdire : dès que nous citons, nous transformons ! Si un texte est limpide comme tu le dis du texte de Rousseau, alors pourquoi le commenter ?

Erik Leborgne : Non, je n'ai pas dit qu'il était limpide, j'ai dit qu'il était logique. Il faut restituer cela.

Hélène Merlin-Kajman : Comment pouvons-nous être sûrs que nous restituons du sens avec d'autres mots ? En toute logique, la seule chose que nous pourrions faire pour respecter absolument le sens d'un texte, ce serait de le répéter ! Et encore – nous ne serions pas sûrs pour autant de le restituer parce que, par exemple, entre le XVIIIe et aujourd'hui, la langue a bougé. Ce qui veut dire que nous n’arrêtons pas, même en lisant, d’être dans une traduction. Je ne parle même pas du problème de traduction d'une langue étrangère, mais du fait que nous lisions un texte ancien : c'est ce qui justifie la philologie. C'était mon exemple de départ  avec « franchement il est bon à mettre au cabinet » : qui tranchera ? Et pourquoi faudrait-il trancher ?

Erik Leborgne : Ce n'est pas du tout un contresens : Furetière et Molière ont raison.

Hélène Merlin-Kajman : Oui, mais parce qu'on a Furetière. Et si l'on n'avait pas Furetière ? Si l’on avait simplement le sens dans notre langue à nous ? Et après tout, il y a peut-être un quatrième et un cinquième sens ?

Erik Leborgne : En quoi Furetière est une preuve de quoi que ce soit ? C'est une lecture.Molière joue sur la polysémie et c'est Molière qui a raison !

Hélène Merlin-Kajman : S'il joue sur la polysémie, alors d'accord, mais un auteur qui joue sur la polysémie, qu’est-ce que cela signifie ? Qu'il joue sur le fait linguistique, général, de la polysémie ? Ou bien qu’il joue sur une polysémie qu'il maîtrise ? Ce n'est pas du tout la même chose. Personnellement, je pense qu'il joue sur le fait général de la polysémie : il lance son texte dans tous les sens.

Erik Leborgne : Oui, c'est ce qu'il fait. Et Furetière donne une lecture.

Hélène Merlin-Kajman : Alors, comment peux-tu décider qu'il n'y en a qu'une et justifier que quelqu'un, nous, professeurs, se lève pour dire : « Arrêtez, vous vous trompez, il n'y a que ce sens-là !» ?

Erik Leborgne : Si quelqu'un nous dit que cela désigne le cabinet du roi, nous pourrions dire que c'est un contresens, une erreur grossière.

Hélène Merlin-Kajman : Pourquoi ?

Erik Leborgne : Parce que c'est une erreur !

Hélène Merlin-Kajman: Mais sérieusement, pourquoi ? Tu pourrais trouver une explication du type : lecture allégorique ou historico-allégorique, pourquoi pas ?

Erik Leborgne : On serait dans l'association libre à ce moment-là !

Hélène Merlin-Kajman : Pourquoi pas l'association libre ?

Erik Leborgne : Pour dégager le sens du Second Discours, j’ai fait cours pendant des mois, j’ai étudié sa construction en le replaçant dans son contexte historico-culturel et en étudiant des passages plus compliqués très précisément. C’est effectivement une construction du sens. Je ne crois pas trahir Rousseau quand je fais cours sur le Second Discours. Je pense être au plus près de sa pensée : je ne fais pas de contresens, comme le font Voltaire ou Paul De Man, en prétendant que Rousseau veut nous faire revenir à l'état de nature ou bien que le Contrat social est une préfiguration du stalinisme ! Là on est dans le contresens idéologique, sauf si tout se vaut et que tu dis à tout « pourquoi pas ».

Hélène Merlin-Kajman : J'ai une réponse à « tout se vaut » : on est responsable de son interprétation et on peut décider d'une règle de jeu du sens. Si l’on fait une lecture allégorique, on sait qu'il n'y a pas simplement un sens littéral, mais aussi un sens symbolique. Je peux dire que tel sens ne me paraît pas forcément meilleur, mais plus désirable et soutenable. On peut définir le sens comme quelque chose qui est lancé, car la langue décolle d'elle-même : je pense ici aux travaux d’un linguiste marxiste peu connu et peu lu, Michel Pêcheux (aux frontières de Lacan, Saussure et Foucault) qui pense que la langue étant fondamentalement équivoque, quelque chose décolle de sa structure, quelque chose qui est du discours, et que c'est parce qu’il y a interprétation et que le sens échappe, qu'il y a de l'histoire. Personnellement, je trouve cette pensée très forte.

Si on la relie à nos disciplines, elle signifie que les textes sont des propositions de sens : la question n'est pas de restituer un sens exact. Pour autant, il ne s’agit pas de relativisme ! Il y a un jeu du sens, mais le texte est lancé vers nous et on le relance. Si l’on pense à l'objection d’anachronisme, je suis d'accord, c'est une sorte de contresens, mais il arrive que les lectures contemporaines s'assument comme telles. Dans ce cas, cela signifie qu'un texte, particulièrement au théâtre comme le rappelle Florence Naugrette, accepte par avance de se prêter à l'anachronisme. Cela règle une partie de la question du contresens.

Erik Leborgne : Le problème du théâtre est très différent parce qu'il y a une transmission. Tu dis que la langue est équivoque, mais elle l'est quand on la rend équivoque et si l’on veut qu’elle le soit. On reconstitue le sens par la logique.

Hélène Merlin-Kajman : Mais alors, pourquoi y a-t-il des querelles d’interprétation  sur un texte qui n’est pas équivoque ?

Erik Leborgne : C’est parce que c’est Rousseau !

Sarah Nancy : Quand j’ai lu ton article, j’ai particulièrement été intéressée par la fin : tu supposes une pulsion sadique-anale chez Voltaire lecteur de Rousseau, qui soutiendrait ce que tu appelles son « contresens idéologique ». Mais cela relance à l’infini la question : qu’est ce qui nous garantit à nous que nous soyons préservés de cette pulsion sadique-anale ? Cela pose la question de l’aveuglement car si, comme tu le supposes, on est agi par quelque chose d’autre, qu’est ce qui nous en rend conscients ? Est-ce le travail répété en cours qui nous préserve ? Quels sont nos garde-fous ? Autre question : je suis toujours troublée par le fait que Rousseau a réponse à tout, qu’il explique Rousseau, et justement quand tu cites Rousseau sur le contresens, cela me pose problème : on est forcément affectivement avec Rousseau.

Erik Leborgne : L’objet de mon article est la dénaturation, le contresens idéologique : lorsque Voltaire traite Rousseau de gueux, il projette tout un imaginaire sadique. Juste une citation de Voltaire, dans une lettre à d’Alembert de juin 1762 :

L’excès de l’orgueil et de l’envie a perdu Jean-Jacques, mon illustre philosophe [c’est d’Alembert]. Ce monstre [c’est Jean-Jacques] ose parler d’éducation, lui qui n’a voulu élever aucun de ses fils et qui les a tous mis aux enfants trouvés. Il a abandonné ses enfants et la gueuse à qui il les avait faits. Il ne lui a manqué que d’écrire contre sa gueuse comme il a écrit contre ses amis. Je le plaindrais s’il est pendu, mais par pure humanité, car je ne le regarde personnellement que comme le chien de Diogène ou plutôt comme un chien descendant d’un bâtard de ce chien.

En lisant Voltaire, on se demande qui est le plus fou des deux ! Il y a une surdétermination inconsciente assez évidente dans les propos de Voltaire. Au départ, il y a une entreprise de dénaturation, avant même que cette haine soit marquée, et je tiens à ce terme de dénaturation.

Or, la nature du Discours de Rousseau, c’est la construction de l’anthropologie humaine. Rousseau est obligé de construire cet appareil théorique avec une étude très détaillée de l'homme : il fait un effort intellectuel pour penser l'homme, hors de présupposés dogmatiques, dans les marges de la philosophie. Voltaire, lui, ne s'est jamais remis en question : il a toujours conservé ses opinions, des Lettres philosophiques au Dictionnaire philosophique, et il considère ce freluquet qu'était Jean-Jacques Rousseau comme un homme de rien, un valet. Il ne supporte pas que quelqu'un de plus intelligent que lui ose penser. C’est ce qui va concentrer sa haine et toutes ses pulsions sadiques.

L'imaginaire de Voltaire renvoie à un imaginaire sadique-anal. Jean-Jacques sert d’exutoire, mais au départ, il a la volonté de déconstruire un texte, de le simplifier et de le falsifier. C'est très net dans ses articles de philosophie du dictionnaire de l'Encyclopédie : il s’agit d’un montage de citations. On retrouve le problème des citations qui pose une question pédagogique dans la transmission des textes : je fais beaucoup d'éditions qui m’amènent à citer moi aussi. Je me demande comment ne pas isoler une citation de son contexte. Pour le contexte logique, j’essaye de rester neutre (on n’est pas complètement neutre, je le sais bien !), j'essaye de créer un espace de compréhension, et surtout un espace de lisibilité par rapport au texte : un espace de lisibilité honnête, un idéal d’honnêteté intellectuelle.

Marc Escola : La notion de contresens nous met face à un dilemme dont on a tous fait l'épreuve. Comme enseignant, on est tout le temps tenté de dire qu’il y a des contresens, qu’il y a des lectures meilleures que d'autres. On sait bien qu'il y a des lectures plus justes que d'autres, mais dès qu'on commence à se demander, dans l'absolu, comment mesurer la justesse ou l’écart, on prend conscience d’être dans un régime de vérité qui n'a rien à voir avec la preuve. On peut rarement démontrer un contresens. Le cas le plus fréquent, c'est quand on peut aller chercher un texte du même auteur, et que l'on peut dire : « Vous ne pouvez pas dire cela parce que dans un autre texte de Rousseau, il y a la réponse à la question que vous posez ». Hors de ce cadre, on est dans un régime de vérité qui est de l'ordre non de la preuve, mais de la persuasion, de ce qui est le plus convaincant pour le public auquel on s'adresse.

Personnellement, j'aurais une position assez proche de celle d'Hélène Merlin-Kajman : même sans preuve, on peut travailler sur des critères de cohérence. Une lecture juste est une lecture qui obéit à ses propres critères de cohérence, qui en démontre la pertinence et la rentabilité, si j'ose dire, pour la richesse de sens dégagé. Tu ne peux pas faire comme si, chez Rousseau, il y avait un sens et un seul, sinon, on ne débattrait pas. Lors d’un séminaire sur la question du féminin dans l'Émile de Rousseau, on a passé deux heures à s'interroger avec Claude Habib et Jean-Paul Sermain pour conclure que la position de Rousseau est insondable ! Il n'y a pas de réponse univoque et tant mieux : ça donne du grain à moudre.

Enfin, même le début du Discours que tu citais n'est pas si simple. Bien sûr, ne pas voir que c'est l'état de nature serait une bêtise ; c’est une hypothèse heuristique, mais elle n’a pas le même statut qu'une hypothèse épistémologique : il y a donc à débattre. Il faudrait idéalement lire tout Rousseau pour fixer une interprétation ; cependant, chez les critiques, certaines interprétations nous tentent plus que d’autres : parmi les interprètes de Rousseau depuis le XVIIIe siècle, il y a ceux que l'on aime et ceux que l'on n’aime pas. Pour ma part, je travaille autour d'une cohérence dont j'admets qu'elle est construite par l'interprète, mais qui se montre comme telle, avec ses présupposés. Je pense davantage en terme d'usage des textes, en terme de cohérence de la lecture proposée, y compris pour les étudiants : il y a des choses que j'accepte, qui me semblent à peu près cohérentes, et même si je sais que cela ne marcherait pas si l’on prenait un extrait plus large, je l’accepte dans la limite de l'explication de texte.

Erik Leborgne : On est d'accord, le féminin chez Rousseau, c'est un gouffre ! Mais pour le Second Discours, c'est quand même la situation la plus simple, car il y a ceux qui ont voulu lire ce texte en entier (et ils ne sont pas si nombreux au XXIe siècle !) et en donner une interprétation cohérente, et puis, il y a ceux qui en font un usage tronqué. Pédagogiquement, je ne vais pas donner un sens définitif de Rousseau, et d'ailleurs dans le Second Discours, j'indique qu’il y a une aporie, que Rousseau n'a pas réponse à tout, mais j'ai une immense admiration pour l'effort intellectuel qui l'a poussé à la construction d'une anthropologie vraiment complète, et que j'essaye de faire saisir dans son projet global et surtout dans sa logique, dans sa cohérence : j'y tiens beaucoup. Rousseau est un esprit scientifique, pas seulement un littéraire, il a une formation scientifique.

Marc Escola : Alors comment expliques-tu qu'il y ait des querelles d'interprétation autour de Rousseau sur la question politique ? Il n'y a pas qu'une façon de lire le Contrat social.

Erik Leborgne : Non, il n'y a pas qu'une façon, mais il y a peu de façons : celle de Bruno Bernardi m'a semblé la plus convaincante, la plus pédagogique surtout. Il n'y a qu'une seule édition qui interprète les points difficiles du Contrat social dans la cohérence du texte : c'est celle de Bruno Bernardi, en GF, qui est bien supérieure à celle de la Pléiade. Elle est la seule à donner des clefs de lecture. Il a fallu attendre 2009 pour avoir cette édition ! On arrive donc au bout de la chaîne interprétative : il faut digérer cette critique car souvent l'interprétation du Contrat social a été idéologique. Pour lire le texte dans toute sa subtilité, il a fallu attendre cette édition de poche : on travaille aussi avec les matériaux dont on dispose.

Jean-Louis Jeannelle : Ce qui me pose problème dans la conception que vous développez du contresens et dans la lecture que vous faites de Paul De Man, c'est que vous donnez l'impression de refuser l'idée même d'interprétation. J'ai l'impression que vous parlez toujours du même contresens qui serait simplement un défaut d'établissement de restitution du sens originel, et qui, pour moi, ne relèverait pas d'une interprétation au sens fort, car l'interprétation ne commencerait qu'après. C'est très frappant dans la lecture que vous faites de Paul De Man lisant Rousseau : vous le lisez en lui reprochant de ne pas faire une lecture philologiquement exacte de Rousseau, mais je ne pense pas que ce soit son but. Or, cette idée qu'il n’y aurait d'interprétation qu'au sens philologique du texte, c'est-à-dire d'établissement du texte en fonction d'un contexte, d'intention de l'auteur, et ces réductions de tout acte interprétatif à cet établissement, me semblent problématiques parce que le geste d'interprétation va au-delà de ce travail d'ordre philologique.

Erik Leborgne : On est tout à fait d'accord, l'interprétation commence une fois qu'on a une idée claire du texte. Peut-être ai-je fait un contresens sur Paul De Man : pour moi, il fait dire au texte de Rousseau quelque chose qui n'est pas vrai. Mais je suis d'accord, c'est vrai que l'interprétation part d'une lecture claire du texte. Ce que j'appelle contresens idéologique, c'est peut être la même chose qu'une mésinterprétation du texte.

Jean-Louis Jeannelle : C'est que, pour moi, la lecture très strictement philologique que vous faites de ces textes me semble problématique : il va forcément y avoir un contresens si vous supposez que tout acte d'interprétation doit s'établir sur des canons qui sont ceux d'un travail philologique. Paul De Man est de fait inévitablement dans le contresens parce que l'idée même qu'il se fait de l'interprétation ne repose pas sur l'établissement d'un texte, et c'est pour cela que le mot idéologie dans « contresens idéologique » ne fonctionne pas bien. Si l’on a une conception très philologique de l'interprétation, alors toute lecture idéologique devient un contresens. Pour moi, l'interprétation va au-delà du simple établissement de l'intention et du contexte du texte.

Erik Leborgne : Oui, je suis d'accord.

Brice Tabeling : Je n’ai pas bien compris l’opposition que vous faites entre philologie et interprétation idéologique : j'ai l'impression que vous-même dans votre article, vous interprétez parfois le texte de Rousseau, vous ne faites pas que le restituer, ce n'est d’ailleurs pas votre objectif, et surtout, vous interprétez l’interprétation de Voltaire. Je ne suis pas sûr que l'opposition fonctionne si bien. Et ce dysfonctionnement est important parce qu’il nous remet face à l’ambiguïté de notre travail interprétatif qui requiert des choix éthiques, politiques, méthodologiques. Même la clarté de la restitution philologique me pose problème. Je ne suis pas sûr que l'on puisse trouver un sens et opter pour lui. Je voudrais revenir sur la dimension politique que vous donnez à votre compréhension du contresens : si j'ai bien compris, le fait de restituer le vrai sens, le sens exact, est une manière également (c'est peut-être là un des sens de l'adjectif « idéologique » dans l'expression « contresens idéologique ») de lutter contre le détournement idéologique ; de restituer une parole vraie, notamment aux étudiants, et de lutter pour cette parole vraie, parce que le capitalisme ment. Si votre interprétation a une visée politique, est-ce que par définition cela ne nous oblige pas à considérer qu’il y a plusieurs interprétations ?

Erik Leborgne : Derrière cette opposition entre Rousseau et Voltaire, il y a une opposition de classe : Voltaire ne supporte pas que ce prolétaire, fils de rien, genevois et autodidacte énonce une parole politique qu’il peut interpréter contre ses intérêts à lui, le seigneur de Ferney. Ce discours appelle une interprétation de nature politique à propos des contresens faits par Voltaire. Plus largement, ma position répond à des convictions politiques. On ne peut pas falsifier la pensée des auteurs. À partir du moment où l’on commence à dénaturer, censurer, couper des phrases, se met en place une censure idéologique qui relève des appareils idéologiques d'État, et que Rousseau préfigure dans le Troisième Discours à traversune société préfasciste.

C'est pourquoi je tiens à la restitution d'un sens logique et non falsifié du texte, sur lequel on pourra baser des interprétations. Il faut partir d'un sens qui soit le sens d'origine. On peut avoir ensuite des interprétations, j’en suis tout à fait d'accord, cela fait partie de l'espace démocratique, mais l'entreprise de dénaturation des textes avec citations tronquées est excessivement dangereuse. Donc, oui il y a un engagement derrière ma position.

Florence Magnot-Ogilvy : Je voudrais revenir au statut des textes de Voltaire : est-ce que tu ne prends pas Voltaire trop au sérieux ? Le Discours de Rousseau est un texte très pensé et construit, alors que chez Voltaire, tu as une sorte d'entreprise de...

Erik Leborgne : Il n'y a pas que les pamphlets chez Voltaire : il y a les articles encyclopédiques. Voltaire manipule, c'est une machine de guerre !

Florence Magnot-Ogilvy : Mais aujourd'hui, qui prend ces textes de Voltaire comme une interprétation valide du Discours ?

Erik Leborgne : Mais c'est ce qui s'est passé à l'époque et qu'on a retenu ; c’est ce qui a été transmis par les institutions. On a cette réduction de l'image de Rousseau : il a fallu attendre le XXe siècle pour revenir aux textes de Rousseau et savoir ce qu'il a voulu dire. C'est une réception et une dénaturation immédiates de sa pensée.

Florence Magnot-Ogilvy : Oui, et qui en dit plus sur Voltaire que sur Rousseau. J'ai une autre remarque : Marc Escola parle comme d’une manière facile le fait de vérifier Rousseau par Rousseau, mais ce n’est pas une méthode si facile, parce que Rousseau comme beaucoup d'auteurs se contredit lui-même.

Erik Leborgne : Ce ne sont pas toujours de réelles contradictions, mais des contradictions apparentes, pour Rousseau comme pour un autre. L'œuvre de Rousseau n’est pas énorme (cinq volumes de la Pléiade) : on peut l’avoir en tête rapidement, voir qu'il y a une logique et qu’il n'y a pas tant de contradictions que cela. Les contradictions sont plutôt dans les textes de ses détracteurs, par des citations tronquées qu'ils mettent en opposition !

Mathias Ecoeur : Juste une petite remarque : quand vous parlez de la dernière édition du Contrat social, vous avez dit « on touche au bout ». Quand on axe tout sur un texte, pour avoir un premier sens qui est un sens pédagogique, on oublie quelque chose : il y a une historicité du texte, mais aussi une historicité de la parole du critique. Et à partir de là, dire qu'on touche au bout ou début, cela me semble...

Erik Leborgne : Non, mais il y a une construction d'autres discours interprétatifs sur une autre leçon, d'un point de vue philologique, ce qui n'évacue pas les autres discours antérieurs. On en revient à la réception de Rousseau : il y a eu beaucoup d'approximations, mais à partir du XXe siècle, on a commencé à construire un discours qui se tenait, sans passer à côté des intentions de Rousseau. Le livre de Starobinski a cristallisé beaucoup de recherches : il a été le point de départ. C'est un livre historiquement très important, que l'on peut néanmoins compléter en prolongeant ses analyses : la critique est toujours en construction, mais à côté de ce discours critique, on a des discours critiques sur des éditions qui ne donnent pas un texte complètement lisible. Moi, j'ai besoin d'une édition fiable, qui m'apporte des éclairages et je suis patient : j'attends que cette édition paraisse pour compléter mon interprétation !

Mathias Ecoeur : En faisant raisonner Rousseau pour finalement parler de choses très actuelles, car c'est aussi le sujet de votre article je pense, on est obligé de penser l'historicité de la parole critique en même temps que la contextualisation du texte. À partir de là, il me semble que dire qu'il y a un contresens est très compliqué, parce que ce contresens se fait à partir d'une vision qui est elle-même historique.

Erik Leborgne : Lorsqu'il y a, dès le début, des auteurs qui n'étaient pas des idiots, comme Voltaire, qui ont dénaturé un texte, qui l'ont tronqué, falsifié, à partir de textes existants, là on est dans le contresens.

Mathias Ecoeur : Dès le départ, nous avons pris le contresens, suivant votre définition, comme quelque chose d'acquis. Pour ma part, je ne sais pas vraiment ce que c'est. Falsification et contresens me paraissent par exemple distincts : le contresens n'est opposable à un sens que dans le rapport à un texte unique, alors que la falsification renvoie à des textes différents.

Erik Leborgne : Oui, mais qui induit un contresens de lecture, c'est cela que je voulais dire.

Marc Escola : Je voulais rebondir initialement sur la remarque de Jean-Louis, mais tout à fait dans le même sens que Brice, ou Mathias à l'instant : je ne vois pas comment on opposera un sens original, qu'on pourrait établir selon un protocole, disons philologique, sur lequel tout le monde se mettrait d'accord, pour ensuite bâtir des interprétations que l'on pourrait éventuellement comparer entre elles, et dans un écart semblable à une sorte de niveau zéro. Je ne crois pas à ce que tu vas appeler un sens original. Restituer ce que Rousseau a voulu dire, ce sera le résultat de tout un effort de construction.

Si on prend des textes de fiction, c'est encore plus complexe. D'ailleurs, je ne sais toujours pas ce que Molière a fait exactement avec le Misanthrope ou ce qu'il a voulu faire, ou quel est le sens de cette pièce (je change régulièrement la « lecture » que j'en fais). Et si l’on prend Rousseau à son propre piège, je ne suis pas sûr que lorsqu’il parle du Misanthrope dans sa lettre à d’Alembert, il ne fasse pas la même chose : une dénaturation de la pièce de Molière, ou une correction ! Ce qu'il fait sur les Fables dans l'Émile n’est pas triste non plus…

Erik Leborgne : Oui, mais ce ne sont pas des modèles de cours.

Marc Escola : Pourquoi ses "explications de texte" qui sont des "complications" de texte ne pourraient-elles pas le devenir ?

Erik Leborgne : Ce sont des déterminations fantasmatiques, mais Rousseau est un bon lecteur.

Marc Escola : Non : il imagine un Misanthrope sans Célimène, il imagine un sixième acte !

Erik Leborgne : Oui, donc un Misanthrope non ridicule, on n’est plus dans une comédie...

Marc Escola : Mais je ne trouve pas cela inintéressant comme proposition, même si cela n'a plus rien à voir avec la pièce de Molière : le contresens est productif !

Erik Leborgne : Oui, c'est stimulant, et puis surtout par rapport au drame que théorise Diderot à la même époque, cela entre en résonance avec un débat esthétique de la même époque, c'est passionnant d'accord.

Marc Escola : Mais tu dirais que c'est un contresens !

Erik Leborgne : C’est ce que fait Rousseau justement : c'est une défense de lui-même à travers Alceste et la Lettre à d'Alembert est un texte autobiographiquement chargé. D’ailleurs, à la fin de la lettre, une note biographique rappelle un souvenir d'enfance. La pièce de Molière est prétexte à un autoportrait de lui-même en société. Rousseau ne propose pas une lecture philologique de Molière ou un commentaire littéraire de Molière, mais une manière de se décrire lui-même. La pièce de Molière est une surface de projection.

Hélène Merlin-Kajman : Je voudrais revenir à ce qu’évoquait Sarah à propos de l'hypothèse sadique-anale chez Voltaire. Que dit-on, que fait-on quand on opère une lecture d'un texte, quand on dit que, dans tel cas, c'est du sadique-anal ? Ma manière de te poser la question sera de lire ce passage de Lyotard que je trouve très fort :

Si je me mets à parler de toi, saisissant ta parole en troisième personne, parole implicitement expressive et non plus explicitement significative (donc si je me mets à regarder ton inconscient, ton impensé, etc.), alors la communication s'affaisse, et la possibilité du vrai, et il ne sera plus question même de savoir ce que tes mots veulent dire.

J'ai l'impression que c'est une autre relance de la question. Il y a un moment dans ton commentaire qui présuppose un sens évident. Par exemple, quand tu as parlé du sadique-anal pour répondre à Sarah, tu dis que c'est évident. Mais précisément non : si c'était évident, on n’aurait pas besoin de Freud !

Selon moi, il y a une contradiction entre cette réponse par l'évidence d'un sens qu'il faut rétablir et le fait que tu le rétablisses en passant « derrière » pour dire qu’il ne faut pas se laisser prendre au piège du falsificateur. Cela signifie qu'on est toujours lancé, de telle manière que l'hypothèse interprétative, et le cœur du sens, ne se jouent pas dans une opposition au contresens, même si l'outil est indispensable pédagogiquement. Puisque, finalement, « c'est évident » est une objection à ceux qui ne voient pas : quand on dit à quelqu'un « c'est évident », c'est que l'autre n'a pas vu, et que ce n'est donc pas évident…

Erik Leborgne : Je ne vais pas m’appesantir sur Voltaire : les images dans Candide, le supplice de la vieille revoient quand même à une complaisance, comme la fin de l'Ingénu, la mort de mademoiselle de Saint-Yves. Pourquoi la fait-il mourir ? Il a une conception sadique du féminin et cela me paraît facile à relever dès le début de son texte, qui est un scénario sadique : une femme se livre pour sauver son mari qui finalement se fait pendre. Ce scénario sadique mis en scène par Voltaire est un fil rouge de ses romans. Je ne vais pas insister lourdement là-dessus : c'est pourquoi j'ai dit que c'est évident, c'est rapide à démontrer sur preuve du contexte. Cela relève de l'imaginaire du texte.

Dans le passage que tu cites, Lyotard renvoie à une conception de la lecture freudienne souvent limitée à la psychobiographie. Il y a un imaginaire du texte, le texte est travaillé par un inconscient, par des pulsions : le texte parle, il rêve. Si l’on peut saisir un scénario fantasmatique qui se dégage dans les romans de Marivaux ou de Prévost, alors, oui, le texte est épais à ce moment-là ; oui, le texte est dense, et on peut en proposer une lecture, mais ce sont des hypothèses. Cela n’a rien à voir avec Voltaire supprimant une phrase chez Rousseau.

Jean-Louis Jeannelle : Je n’arrive pas à comprendre pourquoi vous prenez la défense à ce point de Rousseau : vous expliquez que Rousseau prend le texte comme un support de projection, mais jamais vous ne le faites pour Voltaire. Rousseau serait dans une sorte de lecture innocente, il pourrait sur-interpréter Molière, le déformer : il y aurait rien d'idéologique chez lui. Mais chez Voltaire, c'est plein d'idéologie et de mauvaise intention.

Erik Leborgne : Oui, j'assume, je suis tout à fait partial, j'admets l'objection, tout à fait.

Hélène Merlin-Kajman: Et la partialité, et le contresens, et le sens vrai : comment ça marche ?

Erik Leborgne : Quand j'ai fait cours sur Voltaire et quand j'ai fait cours sur le Second Discours, j'ai adopté la même attitude scientifique de transmission : j’ai étudié la construction du texte, le contexte de l'époque et suivi une vraie démarche philologique. J'ai mis mon mouchoir par-dessus mon dégoût de Voltaire ! J'ai fait cours en essayant de restituer le texte, sa force, car il y a des pages sublimes chez Voltaire. J’ai dit mon admiration pour certaines pages de Voltaire, comme l'article extraordinaire Liberté de penser qui est un très grand texte de Voltaire. Mais à côté de cela, il y a des choses extrêmement dérangeantes.

Jean-Paul Sermain : Tu rapportes le texte de Rousseau commentant de façon agressive La Fontaine ou Molière à un ethos : on peut donc le faire de la même façon pour Voltaire. Il y a un ethos qui t'est sympathique, et l'autre, antipathique : où est la vérité ?

Erik Leborgne : C'est vrai qu'il y a une agressivité de Rousseau envers l'institution théâtrale et la vie des auteurs, je suis tout à fait d'accord. Mais je n'ai pas réfléchi à cette question de la mise en scène par Rousseau du Misanthrope : il faudrait que je me replonge dans le texte, et c'est vrai que ma réponse est incomplète.