Les Chats perdus, chapitre 5

 



Les rêves de fer


 

Barbara Kadabra

08/04/2017

 

 

Cette bite de fer clignote de nouveau, au moins je sais qu’il est vingt-trois heures. Ça me fait rien, bite de fer, clignote autant que tu veux, troue ce ciel jamais tout noir, clignote et ris – on dirait des paillettes –, mais cette nuit je reste là, cette nuit je bouge pas, pas question de me faire encore avoir. Venez quand vous voulez, vous me trouverez ici. Entrez par où vous voulez, j’y suis.

Ici, dans le petit salon, c’est la meilleure position pour les attendre. S’ils viennent par la porte d’entrée, je les entendrai avant même qu’ils l’aient ouverte, et ce sera moi qui leur ferai peur. S’ils arrivent par le balcon, je les verrai à travers les vitres d’où ce matin j’ai tiré les rideaux, et je sortirai aussitôt les écraser de terreur. Il vaut mieux les fermer, en tout cas, ces vitres, le vent qui va et vient me gèle les jambes que – oh, dis donc ! – je garde serrées, genoux contre genoux, comme autrefois ma mère, sans un chapelet dans les mains pour compter, en priant, les heures des époques pas tranquilles. Moi, c’est bien la bite en fer d’Eiffel qui me dit que la nuit avance et que ça fait déjà trois heures que je regarde mon balcon et les balcons des autres bâtiments se confondre sans rage avec l’air qui se retire, et ils disparaissent et les lumières des foyers s’allument une par une.

Ça fait longtemps, d’où est-ce que me vient cette image, ce souvenir de femme assise à côté de la fenêtre, les petites boules du chapelet enroulées autour de ses doigts comme de longs vers de terre à mes yeux d’enfant, d’adolescent, et moi je me retrouve dans la même position, attendant autre chose, vieux mais sans peur. Qu’ils le sachent, sans peur ! Les lumières éteintes, ils ne me verront pas, je les entendrai et après on verra.

J’aurais dû prendre une petite couverture, quand même. Il commence à faire frisquet ici assis sans bouger, sans lâcher des yeux le balcon, les oreilles tendues vers la porte. Mais si maintenant je me lève, ils pourraient m’échapper, je le sais, ça se passe toujours comme ça.

Ils pourraient venir, faire leur manœuvre, partir, et moi, sans me douter de rien, j’attendrais jusqu’à l’aube pour voir l’énième fleur apparaître dans un coin du balcon. Ou ils pourraient entrer, qui sait comment ?, pénétrer dans la maison que d’une façon ou d’une autre ils doivent désormais connaître, me trouver comme un vieux con en train de chercher ce qu’il a aussi oublié pendant le trajet du salon à sa chambre, désemparé, apeuré de les avoir comme ça devant moi, cagoulés, noirs, forts, et alors l’effet de surprise serait renversé, le combat perdu d’avance, moi la proie de leur audace de cirque. Je sais que ce genre de choses se joue en un clin d’œil. Mais mieux vaut congeler !

Et en plus, il ne fait pas froid, mannaggia. D’où est-ce que vient alors ce froid qui s’agrippe à moi depuis des jours et des jours, que je traîne avec plus de fatigue que mon ombre ? Non, non, laisse tomber (mais qui va tomber ?). Vieux et sans peur. Est-ce qu’ils le savent, ces fleuristes du dimanche, qui entrent chez les gens, qui viennent foutre le bordel sur mon balcon ?

L’inspecteur, l’autre jour, me regardait comme si c’était moi-même ce fleuriste abusif. Pourtant, je l’avais dit à la concierge que c’était inutile d’aller au commissariat porter plainte. Et après ? Mais bon, son conseil était amical, et au moins, maintenant, elle sait. J’ai dû la faire monter ici pour qu’elle s’en rende compte, pour que je ne passe pas pour un con sans cervelle. Elle a vu la fleur, les pierres pour qu’elle tienne et ne s’envole pas, elle a vu aussi que cette fleur n’avait rien à faire sur mon balcon, ensuite m’a regardé droit dans les yeux pendant un petit moment, j’ai pas eu peur mais, quand même, c’est pas moi le fou qui invente ces histoires, et son regard insistait. Des histoires idiotes, en plus ! Le lendemain de sa première visite, je l’ai rappelée en lui priant de remonter. C’est vrai qu’en bas il y a toujours des choses à faire, et puis trois enfants, mais elle est venue, a vu, m’a dit d’aller porter plainte, qu’il fallait aller le dire à quelqu’un, qu’elle n’avait rien vu, que le portail, la nuit, est toujours fermé, que c’est elle-même qui va, à la dernière heure, le fermer, qu’elle dort seule et qu’elle ne veut pas se retrouver avec quelqu’un qui rôde dans la cour et des choses comme ça. Adélie Brancart. Sa mère je l’ai connue, j’arrive pas à me rappeler si elles se ressemblent. Bon, laissons tomber (qui tombe ?). Brancart, bah, bon.

L’inspecteur c’était le même type très grand et sans uniforme qui vient au Thermomètre tous les soirs avec son collègue en uniforme. Il ne m’a pas reconnu, je crois, il me regardait de ses yeux distants et gentils (il doit être du type gentil-discret), mais quelle drôle de sensation. Déjà, les policiers, les militaires, les hommes en armes, en général, quand j’en croise, ils me mettent mal à l’aise. Et puis les postes de police ont un air d’hôpital, les murs anonymes, les couloirs, les rambardes à la peinture abîmée, les salles d’attente et les panneaux avec les indications, les autres gens qui semblent savoir où aller, quand tu arrives ils sont déjà là, cet air désolé de qui a passé beaucoup de temps dans ces lieux, mais tu ne sais ni où ni avec qui tu vas parler, tu sais que tu vas attendre et que tu n’y peux rien. En plus, ces drames concentrés dans un seul espace, j’aime pas. Et j’aime pas être fouillé, j’aime pas l’hypocrisie de la présomption d’innocence, j’aime pas, au fond, répondre aux questions. Qu’on me fiche la paix.

Dans son bureau, rien qu’un trou, il m’a regardé tout le long bizarrement. Pour lui je n’étais pas à l’autre bout de la table encombrée de papiers et de classeurs foutus en vrac. Parfois il penchait sa tête, plissait ses yeux quasi bridés, se mordillait la lèvre. Pour lui j’étais à l’autre bout du monde et aussi accroché à son regard. Tout loin et drôlement proche. J’ai pas compris. Je comprends pas. J’ai eu un vertige. L’âge ? Il y avait comme on dit de la bienveillance, dans ses yeux, à côté d’une raideur, d’une fixité qui se mariaient mal avec ce que j’avais à dire et avec ses questions. Enfin, je me suis senti deux fois démuni, pas à ma place, en parlant de mon balcon, de ces fleurs, je pensais qu’il allait tilter, se dire que quelqu’un s’était introduit chez moi, que peut-être j’étais menacé, que c’est dangereux, il aurait pu avoir pitié ou s’impatienter, non, il m’a demandé si les fleurs avaient ou avaient eu une quelque importance dans ma vie, quel était mon ancien métier.

Comunque la plainte est portée. M. Fall s’est même pas levé, je l’ai laissé dans son trou, les yeux sur la chaise vide. Quel gâchis ! Juste après être sorti, ma voix perfide me répétait son refrain préféré : tu t’attaches aux choses moins importantes, tu t’attaches aux choses moins importantes, tu... Auquel s’ajoutait la voix du flic me disant : et elles viendraient d’où, ces fleurs ? Il est comment votre dossier médical ? Quel type de fleurs ? Vous dormez ? Quelle couleur ? La provenance ? La couleur change tous les jours ? La couleur, la couleur, bien sûr. Si une couleuvre l’avait mordu, il serait moins.... moins quoi ? Il reste avec sa feuille, moi avec mon temps perdu. Heureusement, le commissariat n’est pas loin d’ici, mes jambes... J’y retournerai plus là-bas, et s’il revient au café, je ferai comme si de rien. Il m’aura oublié. Et me voici, donc, couteau à la main, dans le noir attendant ce qui n’est pas certain qui se vérifiera, que dans la nuit s’opère ce qui appartient à la nuit.

Ce qui est bizarre, c’est qu’il y a eu un trou dans la séquence. Le lendemain de la plainte, je n’ai rien trouvé. Mes collines de sable, mon désert, l’aube parisienne, mon café, mon intimité. Mais les fleurs sont revenues deux jours après. Trois au lieu de l’unique habituelle. Je les ai arrachées comme les autres, sans jeter la plus élaborée. Le lendemain, il n’y avait de nouveau rien. C’est comme s’ils comptaient les jours, et qu’ils savaient quand ils passeraient. Dernièrement, quand j’en trouve pas, je respire d’abord de soulagement, me rappelant tout de suite qu’ils rempliront le trou en en ajoutant une en plus, alors je m’agace et deviens, je sais pas vraiment pourquoi, inquiet, car chaque fois c’est comme une promesse, ils me parlent en me disant « nous reviendrons, ce n’est pas un oubli, le printemps ne s’oublie pas».

Mais tu ne les jettes pas toutes, tes fleurs. Non, pas toutes et, encore, ce n’est pas pour un but précis. La plus belle que j’avais trouvée, aux pétales si tendres qu’un enfant, pour la nouveauté, aurait passé des heures à les toucher, je l’ai balancée aussitôt dans la poubelle. Addio, ma fleur abusive. D’autres, en revanche, après les avoir arrachées à leur cercle de cailloux – de beaux cailloux, d’ailleurs, lisses, petits, presque des dragées (en les voyant, je pense sans penser, ces images surgissent : la mer, la plage) –, je les laisse sur la table de la cuisine, je me sers un autre café et ensuite, les retrouvant où je les avais oubliées, je les prends, les apporte avec moi.

L’une d’elles je l’ai donnée à la petite à l’air très sage de la concierge. Mais comme ça : on s’est croisés sous le portail, ma main, presque sans faire exprès, a mis la fleur qu’elle gardait dans la main de la petite, surprise, et je lui ai dit ciao, y mettant dedans tout mon italien. Comme si je voulais qu’elle sache que c’était le cadeau d’un étranger, sans que moi-même je sache pourquoi. Parfois, je pense que les enfants doivent apprendre beaucoup de choses. Quand je regarde ma petite Estelle, déjà avec son cartable minuscule et pourtant trop grand pour sa taille, que je lui prends à la sortie de l’école, je me dis, je lui dis qu’elle doit apprendre beaucoup de choses, apprendre que ce qu’il y a là ce n’est pas tout, que ce n’est jamais tout. Mais je lui souris seulement, après, ne voulant mêler mon amertume à sa poussée.

L’autre fleur, en revanche, la fleur complexe que j’ai retrouvée avec les deux autres en plus, elle aussi je sais pas pourquoi je l’ai gardée, je l’ai mise dans la poche de ma veste et suis sorti. Les tours habituels, prétexte pour sortir un peu, surtout pour balader mes jambes, pour qu’elles ne s’endorment pas trop vite, même si elles font mal, marcher, marchez, cela fera du bien à votre cœur et à vos os, me dit chaque fois le médecin. Il y a quelqu’un qui parle de ça en politique aussi. À la télé.

Je marchais, donc, je m’étais dit qu’il est temps d’acheter un bracelet en or à la petite. Elle en a eu un lors de son baptême, mais, bon, on ne met pas ça comme ça et surtout elle ne sait pas que sa maman lui garde ça pour plus tard, elle n’était presque pas là quand on a fait la fête et on lui a offert ces cadeaux. Le bijoutier est un peu à l’écart du quartier, ça faisait un bon exercice. Pas loin du bijoutier, un fleuriste, la rue, Faubourg des Enfants, occupée par ce terrorisme vert, ces explosions de feuilles, cette atmosphère tropicale de chez les fleuristes, étrange métier.

Le vendeur, tablier vert tout bête, a des traits de sud-américain. Le doute m’est venu après qu’il est peut-être philippin. On s’en fiche. Tu t’attaches toujours aux choses moins importantes, le refrain des moments de prétendue lucidité. Ce n’est pas lui le propriétaire. En fait, il a vite disparu quand j’ai commencé à m’engueuler avec la propriétaire.

— Vous l’avez pris d’où ça ?

J’avais la fleur violette aux taches noires et rouges dans la main. Je bougeais parmi les étagères. Il faut comprendre de temps en temps, quand même. D’autant plus que je suis sous attaque et la Loi s’en bat les couilles.

Mais de nulle part, je lui ai dit en me retournant pour continuer ces confrontations entre les plantes et les fleurs que je voyais devant moi et celles qui étaient dans ma mémoire. Ces fleurs, je me les rappelle toutes.

— Si vous prenez une fleur vous la payez.

— Mais je n’ai rien pris.

— Allons, Monsieur, vous me payez la fleur.

— Quoi ?

— Ou j’appelle quelqu’un.

— Quoi ?

— Vous payez, sinon j’appelle la police.

— Qui ?

— La police ! Vous ne pouvez pas venir ici arracher les fleurs, abîmer les plantes...

— Quoi ? Mais ce sont les fleurs qui abîment mon jardin !

— De quoi parlez vous, Monsieur. Payez ou sortez.

— Moi ?

— Arrêtez, Monsieur. Tout de suite.

— Ah, oui ? Bon, tenez, j’en veux une autre, alors. S’il vous plaît.

— Arrêtez, je vous dis. Payez-moi cela et sortez.

— Je vous paye, Madame, je vous paye. Je peux payer. Mais j’en veux une autre.

— Comment ?

— Je veux une autre fleur comme celle-ci.

— Ah... bon. Vous en voulez une autre, maintenant.

— Oui.

— Bon, voyons. Vous avez pris un... alors... C’est... vous voulez...

— Bah, ça, une pareille. S’il vous plaît.

— Vous ne l’aviez pas prise ici tout à l’heure, vous disiez.

— J’ai perdu un peu ma tête, Madame. Elle va, elle vient...

— Et vous la payez ?

— Oui, je les achète, il m’en faut deux. J’ai une famille assez grande.

— Alors, allons par ici... voyons...

 

Elle n’a pas terminé sa phrase, a regardé la fleur de plus près, a commencé à passer entre les étagères. Je l’ai suivie. À droite, à gauche. Une fleur attirait son attention, puis c’était une autre, on changeait de rayon, elle revenait sur ses pas et son visage, autour des joues, et son cou se sont coloriés de taches rouge, elle m’a regardé comme pour vérifier que j’étais encore là, m’a demandé comme si de rien n’était :

— Vous vous rappelez où vous l’avez arrachée ?

— Non, Madame. Vous savez, la tête.

— Restez ici, je vais la chercher...

 

Elle est allée vers le fond du magasin, je suis sorti tout de suite. Voilà une autre fleur offerte, et l’accusation d’être un voleur. Je l’envoie encore se faire voir chez les Grecs, quand je repense à elle, à son magasin récent, devant lequel je ne passerai plus. Pour aller chez le bijoutier, je fais un autre chemin.

Quel bordel causent ces fleurs, même chez une fleuriste de la semaine.

Qui sait si elle l’a jamais retrouvée, la jumelle de ma fleur complexe, peut-être exotique.

Qui sait, si...

Et puis...

Au fond...

Tu vois ? Je pense, je pense, ma tête est ma machination et la ville est toujours là, parfaitement ouverte devant moi, et aussi repliée sur son propre labyrinthe, ces rues qui de loin semblent suivre un dessein et qui, si je me concentre sur un bout précis, ne vont nulle part, s’entrecoupant sans cesse, et qui pourtant vont, mystère des ingénieurs. Rues et ruelles et boulevards, d’ici je ne vois qu’un Tetris de blocs se perdant vers l’horizon sans couleur et sans nuit, endormi, on dirait de gros animaux réduits à leurs carcasses, trop statiques, allumés : tout est creux, les chemins de ce fourre-tout sont allumés mais sans pitié, seulement chez moi, de la cuisine à la salle de bain, je peux bouger sans rien allumer, reposer mes yeux de taupe fatiguée. Il faut rouvrir la porte vitrée. Bien que le ciel soit un fourneau où les lumières de la ville et sa chaleur restent prisonniers, mon balcon reste noir, s’il y avait quelqu’un maintenant en train de tacher mon sable, je ne le verrais pas, il ne me verrait pas non plus, mais le con ce serait moi.

Eh oui, putain, il fait frisquet. Le vent ici souffle fort, il a pris de loin son élan. On n’entend qu’un bruit étouffé, quand les rafales se calment, un bruit qui semble venir de partout autour, comme si la ville avait un ventre comme moi j’ai un ventre et qu’il travaille encore pendant la nuit, mais plus doucement, et à des rythmes irréguliers. Ou est-ce que ce sont les ventres de tous ceux qui ont un ventre à faire ce bruit sourd, diffus, et que ce que j’entends ce sont nos borborygmes à nous ? Je dois arrêter de lire mes bouquins de science-fiction. Qui sait si Christiane a jamais lu ce type de livres ? Qui sait qu’est-ce qu’elle en pense ? Christiane, ministre de mes sentiments, est-ce que t’as jamais lu ces romans pas importants, ces histoires d’ado, dont je n’entends personne en parler ? Le bouquin du poète dont elle a cité les vers l’autre jour à la télévision est sur la table pour changer un peu le peuplement de ma solitude, et pour apprendre ses goûts à elle, de Christiane Taubira, pour savoir quoi savoir, pour suivre ses mots jusqu’à leur source. Quand elle les cite, on dirait que sa voix aiguë les chante. Dans ce livre y a des bouts que je comprends pas (la voix perfide : il n’y a pas grande chose que tu comprends, toi – je dois avouer : ouais), ils me semblent pas trop loin de la science-fiction.

Rue des Clartés est silencieuse. J’en vois les deux bouts. Sous les réverbères tous les commerces sont fermés. Je saurais, pourtant, où aller acheter du lait ou des clopes. C’est juste à la fin de la rue, à droite, rue Robespierre, où tu te trouves ce que les Clartés ne te donneraient pas. À cette heure-ci, pourtant, il n’y a presque jamais personne. On dort. Moi, je veille. On sent l’air du printemps dans cet air de nuit encore jeune. Des voitures passent un peu plus loin, je les connais sans les voir : noires, lucides, quasi silencieuses. Il y a des gens qui conduisent tout le long de la nuit, la radio allumée pour se tenir réveillés. On prend ceux qui sont à pieds, et qui doivent aller à l’autre bout de leurs envies. Ah, un type en vélo, un gros sac dans le dos. Il ira livrer un dîner tardif. Qui sait s’il a fini son tour, s’il va bientôt rentrer chez lui. Je dis qu’on devrait pouvoir se reposer, enfin. Qu’il y a des choses à faire et d’autres qu’on ne doit pas faire. Mais ce ventre continue à travailler sourdement, comme le mien. Oh, j’ai faim. Un sandwich tout à l’heure, il m’en reste deux. Je m’étais préparé. J’ai passé un coup de fil plus tôt que d’habitude à Rosa pour savoir comment elles allaient, elle et la petite Estelle, et pour éviter d’être dérangé après, pendant ma nuit de garde. Préparés les trois sandwichs, j’ai mis une bouteille d’eau à côté de la chaise, le bouquin pour me tenir compagnie et avoir Christiane avec moi pendant le combat, même si je peux pas lire (le noir est fondamental pour l’effet de surprise), et mon couteau qui brille, ici, s’il capte un reste de lumière perdu sous l’écran sale du ciel. Je me suis préparé, ils savent pas que je les attends. J’espère seulement que ma vessie va tenir. Putain, l’âge, mais je suis pas si vieux : mais oui, croyons à Rose, elle me le répète souvent, surtout quand je lui dis que j’ai mal aux jambes et qu’aller chercher Estelle c’est difficile. J’y vais volontiers, en vrai, je parle comme ça pour avoir de l’attention de sa part. Je m’en rends compte après et j’en ai un peu honte. Elle m’aime bien, mais parfois elle oublie que l’âge n’est pas que l’âge, que c’est un trompe-l’œil. Je lui en parlerai. Je lui écrirai un mail : opération difficile, mais, bon, j’y arriverai. Peu importe. On verra.

Rentrons. Je laisserai la porte vitrée entrouverte. S’ils savent tomber je sais pas d’où sur mon balcon, il ne feront pas ça sans aucun bruit. Je les entendrai. Voilà, le sandwich est là, au bord de la table. Il m’en restera un pour après. À trois heures, manger me donnera quelque chose à faire, à penser.

Un moment ! Et s’ils sont rentrés par la porte pendant que j’étais dehors et maintenant ils se cachent dans un coin de l’appartement ? Allons voir la porte. Non, elle fermée, les clés dans la serrure. Aucun bruit depuis le palier, pas de visiteurs pour la dame d’à côté. Arrête les frissons, voyons ! Quoi ? Tu connais ton terrain, t’es chez toi. S’ils veulent continuer leur blague idiote, accéder au balcon, ils doivent passer par ici, ils peuvent pas t’échapper. Voilà, mettons la chaise contre le mur, comme ça je peux surveiller les trois côtés, entrée, balcon, intérieur, je les aurai pas dans le dos.

La bouteille, à côté du pied de la chaise, elle est facile à retrouver. Je résisterai. Pas question d’aller pisser maintenant.

Une cascade de paillettes au coin de l’œil. Elle clignote à nouveau.

Minuit.

Attendons.

Pourtant, c’est de la ferraille respectable. J’ose pas imaginer la taille des boulons, c’est surprenant, et le travail des camarades pour faire une tour de cette taille à cette époque-là. Énorme. Un travail énorme. Bien fait. Rien ne bouge depuis.

Oh, le dos comme ça, contre le mur, se repose mieux. Ouais, c’est confortable. Je pourrais presque les remercier, ces cons. Tout devient plus grand, dans le noir. Et je suis dans ce noir, cette grandeur. L’appartement, il a combien de pièces ? Comptons. Quelque chose bouge là-bas ? Non, ce sont les yeux. Comptons. La petite cuisine, le petit salon, la salle à manger... Non, cazzo, non ! C’était quoi ça ? Ne t’endors pas, Furio, dors pas. Il est où ton courage ? Il faut que je me concentre sur quelque chose. L’appartement a disparu, le noir trop profond, mes yeux s’y s’étourdissent. Mieux vaut me concentrer sur ce qu’il y a à travers les vitres. Même le silence me rend plus sourd. Il vient de partout. Il vient de ma chambre, il vient du palier, il vient des murs, des cloisons qui me séparent aussi du ron-ron du frigo, il vient dans mes oreilles y faire des bouchons. Oh, réveille-toi.

La ferraille, elle s’est éteinte. Il y a quand même sa masse plus sombre dans l’air. Vraie bite de fer. Respectable. Tellement proche, je ne m’étais jamais rendu compte qu’elle était si proche, je pourrais presque voir les gens qui s’y promènent la tête en l’air et un petit frisson inavoué le long de leur échine. Heureusement qu’elle est là, comme ça je dors pas. En les attendant je me concentre sur sa construction, j’aurais pu y participer, j’ai construit d’autres choses, là-bas, j’ai vu d’autres choses, entendu d’autres voix. Je pourrais faire mettre une annonce sur internet, faire payer les gens qui veulent la voir de près sans se taper la queue là-bas. D’ici on voit tout et je ne m’en étais jamais rendu compte. C’est fou ! En même temps, non. Pas de gens chez moi. Pas d’annonce. Mais un jour, quand elle habitera ici, Rose, ou Estelle, pourra faire ce petit commerce à côté. Attends, je vais toucher ce fer, je ne sais plus si je l’ai jamais fait ça, dans ma vie.

Oh oui, il est bien solide, hein, rien à dire. Dans le désert on travaillait bien nous aussi. Il n’y avait rien. Des étendues de rien, des manoirs de néant. La ville s’est éteinte d’un coup, se rallume. La ville à paillettes. Elle brille. Elle clignote. La tour dort, elle, finalement. Je dois veiller. Mais veiller à côté de toi, ferraille de bite, c’est presque sympathique, rien à dire, hein. Et toi, t’es qui ?

Au bout de la tour, une perruque rose fait des pirouettes autour de l’antenne. Une longue robe noire, des gants. Elle pirouette, s’arrête, me regarde, me sourit, une fleur dans sa bouche. La peau claire des bras musclés. Christiane, je lui crie. Pas besoin de crier, je le sais, elle est au sommet de la tour, à côté. Christiane, qu’est-ce que tu fais ici ? T’es pas en train d’écrire un discours ? De penser aux droits, aux lois, aux poésies justes ? Tu danses à côté de chez moi ? Tu viens ? T’es vraiment Christiane ? Pourquoi t’as les cheveux roses ? Je peux pas trop me distraire, tu sais ?, j’attends des gens louches.

T’attends qui ?, me demande-t-elle, une voix plus basse que celle que j’ai l’habitude d’entendre à la télé, au parlement.

Je les connais pas, ils viennent foutre le bordel ici.

Quel bordel ?

Les fleurs bizarres et les fleurs normales, la concierge en a reconnu quelques-unes.

Comme celle-ci ?

D’autres pirouettes, un petit bond gentil et elle est à côté de moi, sur le balcon. Je vois pas son visage, la ville s’est à nouveau éteinte. Tout est imbibé de nuit : elle, ses cheveux, sa robe, ses gants, moi.

Comme celle-ci ?

Elle sort la fleur de sa bouche, la pose par terre. La tour de fer clignote. Une fois, deux fois, et s’éteint. On aurait dit que sa bouche faisait partie de la fleur, que ses lèvres sont restées attachées à la couronne. Et que de sa bouche ses dents finissaient dans sa main, pendant qu’elle installait la fleur et lui faisait autour un petit monticule de dents, de dragées.

Tu ne dirais pas qu’on sent la mer d’ici ? Que des plages de dunes ne sont pas loin ?

Oui, la mer, me dit-elle en se redressant. Est-ce qu’ils sont dangereux ?

Je ne sais pas, Christiane.

Tu les attends ?

Oui.

Pourquoi ?

Ils viennent ici, ils savent rien, ne respectent pas mes collines de sable, mon travail.

Ah, non ?

Non.

Sont-ils méchants ?

Je ne sais pas. Tu les connais ?

Oui.

Et comment, Christiane ? T’es amie de mes ennemis ?

T’es sûrs qu’ils sont méchants ?

Oui. Non. Je sais plus.

Et s’ils te parlent à travers ces fleurs ?

Je sais pas, Christiane, je sais pas parler. Ça va ?... Tu vas bien ?

J’ai soif ?

Tu veux un verre d’eau ?

Oui, s’il te plaît.

Ah, il me faut un verre en plus. Ah, tu vas le prendre dans la cuisine ? C’est bien, fais comme chez toi, Christiane. Tiens, bois.

Merci. Danser toute la nuit c’est dur, parfois.

Elle s’est retournée. Je sais pas pourquoi mais je crie : tu vas où ?

Elle monte sur le parapet d’un petit bond gentil. Fais gaffe, tu vas tomber ! Mais elle saute à nouveau, et fait des pirouettes en remontant jusqu’au sommet de la belle ferraille.

Oh putain de chiottes, je me suis endormi ! Oh quel con ! Je me sens pas bien, il faut que j’allume la lumière. Tout va bien, tout est intact. Seulement cinq minutes ont passé... me semble-t-il. Mais... c’est quoi ce verre en plus ? Et ce billet à côté ? Putain, ils ont été ici ! Ils m’ont écrit : merci.

À suivre...

Powered by : www.eponim.com - Graphisme : Thierry Mouraux   - Mentions légales                                                                                         Administration