Les Chats perdus, chapitre 2

 



11, rue des Clartés


 

Barbara Kadabra

25/02/2017

 


 

Souvent, elle marche en parlant dans sa tête.

Ça ne vous arrive jamais ?

Souvent, dans sa tête, ça ne s’arrête plus un instant. Tout se traduit dans sa tête en flots de parole.

Il faut seulement être là pour entendre. Et pour entendre, il faut aussi écouter. Et pour écouter, il faut aussi imaginer.

C’est mon métier.

Un jour de février 2017, le 13 ou le 15 je ne me souviens plus, en tout cas l’un de ces deux jours, lundi et mercredi, où elle vient à la consultation, ça commence comme ça dans sa tête, me dit-elle, à peine cette espèce de cinglé sorti en furie de l’ascenseur. Il a cogné à la porte de la loge avec une sorte de maladresse furieuse et il lui a raconté une histoire à dormir debout – une histoire de fleurs écloses sur sa terrasse où il n’y a jamais de fleurs (car il déteste les fleurs, il ne rêve que de pierre et de sable, et sa terrasse, elle est comme ça).

Je ne comprends rien.

Une espèce de cinglé, insiste-t-elle, du dernier étage de cet immeuble de merde où ça ne suffisait pas que je passe mon enfance, il a fallu en plus que j’y revienne, à la même place, celle de mon père et de ma mère, sauf que pour moi, le père s’est tiré… Un immeuble de cinglés de neuf étages avec trois appartements par étage, ça fait à la louche une trentaine de cinglés parce que quand même parfois dans une famille tous ne le sont pas et même parfois y en a pas un seul, une trentaine de cinglés à vue de nez, et celui-là plus que tous les autres réunis, je peux vous le dire…

Moi qui l’écoute, je laisse passer. Une folle peut en cacher un autre, et voilà tout. Les inconscients parfois se parlent en direct, je rêvasse, prête à en accueillir plus d’un au passage à niveau. J’essaie surtout d’imaginer comment c’était, dans sa tête à elle, le choc entre eux. Mais elle bifurque aussi sec (elle me dit souvent que ça bifurque : et je la suis, c’est l’essentiel). Je la laisse parler en moi.

Par précaution, pour vous guider, je mettrai des guillemets. Mais sachez que je n’ai pas d’enregistreur. J’écris de mémoire, de mémoire et d’imagination.

« Les gens compliquent tout. Pourquoi le monde ne se diviserait pas en deux ? Moi, je vois les choses, et je les vois comme ça : il y a ceux qui passent sans me dire bonjour et il y a ceux qui me disent bonjour. C’est un peu comme la gauche et la droite, et je préfère la gauche – c’est pas maintenant que ça va changer, c’est dans mes gènes, oui, c’est génétique. Sauf que là, c’est triste à dire voyez-vous, je ne crois pas que ceux qui sont à gauche disent toujours bonjour, et ceux qui sont à droite jamais. Ce serait trop simple. (Si, papa, trop simple, merde, et même si t’es mort je continuerai à te parler comme ça dans ma tête, t’es si têtu ! quand tu parlais tout était simple, mais c’est pas comme ça, et ça doit tellement t’énerver de voir le monde comme il est, et comment j’y suis dedans, que sûrement tu m’entends là où t’es, ça doit te réveiller un bon coup, en sursaut, et je parie que t’as même réussi à t’engueuler avec le bon Dieu s’il existe.) »

(J’apprends comme ça qu’elle parle le plus souvent à son père, les flots de parole lancés à l’assaut d’un mort, je laisse passer aussi, je vois bien que ce jour-là, le passage à niveau est abaissé, bien protégé, bien bloqué même, je laisse passer, j’ai intérêt à laisser passer…)

(La fleur m’intrigue, ça me rappelle quelque chose, mais ça, je ne peux pas suivre, pas tout de suite en tout cas, vu que je ne sais vraiment pas ce que ça me rappelle…)

(Et voilà qu’elle arrive dans la salle d’attente, me dira-t-elle. Elle vient d’entrer, elle s’est assise, et à l’intérieur de sa tête, ça continue sans faire un pli.)

« Et pas seulement ceux qui sont de gauche ou ceux qui sont de droite, mais aussi les jeunes, les moins jeunes, les vieux : foutaises, ça marche pas non plus, par exemple les gamins du deuxième étage, ils font du bruit, ils crachent par terre dans la cour, dès que je les vois je leur crie dessus, n’empêche que jamais ils ne passent devant moi sans me dire bonjour. Donc, rien n’est simple. Et puis d’ailleurs, droite-gauche, gauche-droite, je les emmerde, j’ai jamais voté, c’est pas maintenant que je vais commencer (eh oui, papa, j’ai pas changé tant que ça). Merde, j’espère que Lydia va penser à aller chercher Martin à l’école, j’ai oublié de lui rappeler ça en partant. Merde. Un sms, ça ira. Oublie pas Martin à l’école comme l’autre fois. Merci. Maman. Non, j’enlève comme l’autre fois, pas la peine d’en rajouter une couche. J’ai oublié de te dire de ne pas oublier Martin à l’école. Merci. Maman. Merde. Martin est à l’école, tu te souviens ? Envoie-moi un sms quand vous serez rentrés, ça m’inquiète. Merci. Maman. Martin est à l’école, tu te souviens, ma chérie ? Achète du pain en passant et envoie-moi un sms. Merci. Maman. Zzzzp ! Envoyé. Transmis. Ouf : Pas oublié. Biz. Ouf ouf.

Faire le vide et ne penser qu’à moi. C’est ça qu’elle m’a dit, l’autre.

(Vous avez compris que l’autre, c’est moi).

Me concentrer sur mon ressenti avec ce type qui marche de long en large, là, au lieu de rester assis comme tout le monde. Mon ressenti c’est que j’ai envie de lui péter la gueule, c’est normal, c’est animal même, dans les gènes, pour le coup les gènes de tout le monde, quand quelqu’un vous fait chier, on a envie de lui péter la gueule, je ne vois pas où est le problème, c’est seulement quand on le fait que le problème commence. Elle croit que c’est facile d’être avec tous ces fous. Mais lui, c’est bien la première fois que je le vois. Il a dû remplacer la femme voilée qui venait avec son gamin aux yeux écarquillés et qui disait pas encore un seul mot à presque quatre ans. Je ne la vois plus. On bavardait un peu parfois. Elle n’était pas de gauche, mais elle n’était pas de droite non plus, elle n’était rien du tout comme elle disait, la politique, ça ne l’intéressait pas. Elle voulait rien en savoir, de la politique, ça lui faisait bien trop peur comme ça. Évidemment que ça ne l’intéressait pas, avec ce gamin qui ne parlait pas en écarquillant les yeux. Celui-là, c’est les oreilles qu’il a, écarquillées. Décollées, je veux dire. Mon ressenti à son sujet, c’est : dis, tu pourrais pas t’arrêter un peu de virevolter comme ça, on se concentre, là, on attend que ce soit à nous, déjà que c’est pas si facile que ça de venir ici, alors, merde, comment on peut faire si tu nous tournes autour comme ça. “Monsieur, monsieur, dites, Monsieur, ça vous dérangerait pas de vous asseoir qu’on puisse respirer une minute, non ?” Oh la la la… »

...

« Vous êtes en retard, ça fait des heures que j’attends, la gamine qui passe en général toujours après moi, ça fait déjà dix minutes qu’elle a commencé, elle. Et j’ai pas pu me concentrer, à cause de ce nouveau mec dans la salle d’attente. Oui, il y avait un nouveau mec, et lui aussi, il est passé, juste avant moi, ça ne m’a pas laissé de temps pour me concentrer. Il m’a dit qu’il était policier, inspecteur de police même, tourmenté pour son frère, pour ça qu’il est là, mais je ne le crois pas, moi ! Je supporte pas la police, c’est dans mes gènes. C’est génétique, voilà. Je lui ai dit de s’asseoir un peu, il nous levait le cœur en bougeant tout le temps. Je ne pensais pas qu’il allait s’asseoir à côté de moi. Il m’a demandé pourquoi je venais là. Je n’allais quand même pas répondre, c’est insensé, ça. Je lui ai demandé s’il disait bonjour-bonsoir à sa concierge quand il rentrait chez lui. Il ne m’a pas répondu : il a seulement haussé les épaules, comme ça. C’est à ce moment-là qu’il a précisé qu’il était inspecteur, pas seulement policier, comme si ça allait de soi qu’il disait bonjour-bonsoir (mais il n’y a pas de concierge dans son immeuble, il a ajouté). Il m’a tellement énervée que je lui ai demandé pour qui il se prenait. C’est votre collègue, non, qui le reçoit ? Mais il vient pour son frère, il m’a dit, un ado qui risque de tourner mal. Un inspecteur de police, allez, il me prend vraiment pour une conne, vous voyez un inspecteur de police qui, direct, dans la salle d’attente d’un dispensaire de fous, raconte à une folle (je ne suis pas folle, mais dès qu’on est là à attendre, on prend tous les autres pour des fous, normal, non ?) qu’il est de la police ? Allons donc ! Ça ne colle pas ! J’aimerais bien avoir votre avis sur la question, ou que vous vous renseigniez, pour la prochaine fois. Sinon, j’arrête de venir, j’arrête de vous parler, je le jure !

Quand j’étais petite, il y avait des gens qui venaient parfois. Ils questionnaient ma mère, parce que mon père, c’était pas la peine d’essayer. Dans l’immeuble, à cette époque-là, il y avait deux ou trois gens célèbres, un chanteur, un acteur et un homme politique, ils se connaissaient tous les trois, ils étaient pas venus là par hasard, je ne sais pas si vous vous souvenez, mais le quartier quand il a été restauré, c’était une révolution, et c’est incroyable les gens qui sont venus habiter là. Les Pas perdus. Un drôle de nom quand même. Moi, chaque fois que j’entendais « Les Pas perdus » quand j’étais petite, j’entendais « Les Chats perdus ». Pourquoi, pourquoi ? Vous posez toujours de drôles de questions. L’acteur, je ne me souviens plus de son nom, je ne me souviens jamais des noms mais il était très très connu et sûrement que vous le connaissez, et aussi le chanteur et aussi l’homme politique, vous n’avez qu’à chercher sur internet, un chanteur, un acteur, un homme politique, tous les trois des gauchos, c’est pour ça que les flics s’intéressaient à eux, vous tapez après le nom de la rue, avenue des Clartés, numéro 11, vous trouverez sûrement. Bref. Chez eux, il y avait des enfants, parfois j’allais jouer là-haut, ils habitaient les trois appartements à terrasse du 9e étage, dont celui où maintenant il y a le cinglé à la rose de ce matin ou d’hier, la rose je veux dire : je ne sais plus s’il l’a trouvée sur sa terrasse ce matin ou hier, lui, cinglé, il doit l’être depuis toujours. J’étais la plus petite mais j’aimais beaucoup jouer avec Ernestine, une des filles de l’acteur. Un jour, elle pleurait parce que son chat était perdu. Je pense qu’à l’époque, je ne savais pas encore qu’on habitait Les Pas perdus, en tout cas, ça s’est mélangé dans ma tête, j’ai cru qu’on habitait le quartier des Chats perdus… Plus tard, un des squats où j’ai vécu, les gens l’appelaient le squat des Chiens perdus. Non, pas à Paris. Dans le Nord. Le chat, on l’a cherché partout, partout…

Oui, elle l’a retrouvé, son chat. Il s’appelait Peureux, ça me revient maintenant ! Il s’était caché sur la terrasse de l’autre appartement, c’est aussi bête que ça. On n’a jamais compris pourquoi il est resté caché dans un grand pot en terre deux jours sans sortir… Ernestine, elle m’a raconté qu’il avait dû avoir un traumatisme. Je ne connaissais pas ce mot-là. Mon père a dit, foutaises. Ça l’avait rendu furieux. Il était communiste, mon père. Pas gauchiste pour deux sous. Communiste, j’espère que vous savez faire la différence…

Mon père était allergique aux chats, c’est aussi bête que ça. Et aux flics ! J’ai rien répondu au nouveau patient, là, dehors, dans votre foutue salle d’attente — vous devriez y passer un coup de pinceau, franchement, c’est trop sinistre, là, quand on attend… Il voulait savoir si j’avais des gamins, des problèmes, faut vous dire qu’il n’avait vraiment pas l’air dans son assiette. Je lui ai seulement raconté l’histoire de la rose. Je lui ai dit que justement, Furio Rosso, c’est le nom du cinglé du 9e étage, avait certainement dû porter plainte ce matin parce que quelqu’un était venu planter des roses dans son jardin sans fleurs. Je lui ai raconté tout ce que Monsieur Rosso m’avait crié dans les oreilles ce matin quand il a toqué à la porte de la loge…

Si ça ne vous intéresse pas, j’arrête tout de suite, hein. Je vois bien que vous ne m’écoutez pas. Je vois bien que c’est fini.

Non ? C’est pas fini ? Ça commence juste ?

Vous y croyez, vous, à cette histoire de rose ?

Vous y croyez, vous, à cette histoire d’inspecteur ?

Il n’a pas l’air bien vieux pourtant… C’est pour son frère qu’il vient là…

Je parie que vous aimeriez bien que je parle un peu plus de moi, hein. De moi, pas de cette foutue fleur. D’ailleurs, je vais vous faire un aveu : moi, cette fleur, je m’en bats les couilles. Ce n’est pas elle qui va m’occuper la tête, ça, je vous jure. Mais dès que vous allez lever la séance, mes flots de parole à moi ne vont pas s’arrêter comme ça, ça a commencé quand j’ai arrêté de rêver de mon père (toutes les nuits pendant un an jour pour jour après sa mort un 1er mai, rien moins, pour un communiste il fallait bien ça !). Des flots ! Des mots et des mots et des mots ! Eh bien, les flots vont continuer, divaguer, je voudrais pourtant apprendre à me concentrer, ça se déverse et ça bifurque, ça se déverse et ça bifurque, j’espère que Lydia est allée chercher Martin à l’école, Lydia c’est ma fille, elle a treize ans, Martin, c’est mon fils, il en a six, et j’ai un bébé à la crèche des Pas Perdus, je suis sûre que vous vous demandez si c’est du même père, eh bien, débrouillez-vous…

 

À suivre...

Powered by : www.eponim.com - Graphisme : Thierry Mouraux   - Mentions légales                                                                                         Administration