Les Chats perdus, chapitre 12

 

Résumé des chapitres précédents

Dans le quartier des Pas perdus (qu’on appelle familièrement « quartier des Chats perdus »), depuis le 14 février de cette année, des fleurs sont déposées mystérieusement chez les uns ou chez les autres. Le premier, Furio Rosso, vieil italien retraité qui habite au dernier étage du 11, rue des Clartés, a découvert des lupins sur sa terrasse de style bouddhiste. Tout l’immeuble est en effervescence. La rumeur circule d’autant plus vite que de nouveaux locataires, Éric Dupont et Ophélie Mesrine, tous deux brocanteurs, ont pendu leur crémaillère en invitant les habitants à la fête. Éric Dupont a aussi convié son ami d’enfance Anselme Frey, vulcanologue et volcanologue, qui s’apprête à partir en Indonésie. Kleptomane, il subtilise un poignard ancien. Il vient là avec sa fille Aglaé et y rencontre Furio Rosso. Âgée de 13 ans, Lydia, la fille d’Adélie Brancart, et son amie Rosalie, qui habite aussi l’immeuble, décident d’enquêter sur le mystère (chap. 1-6).

Le premier lieu où chacun cherche des informations est le magasin de Sarah Madamet, l’ancienne éditrice récemment reconvertie dans les fleurs, fleurs rêvées et fleurs vendues qui lui font souvent vivre une sorte de cauchemar éveillé (chap. 7).

Le chapitre 8 révèle au lecteur qu’en fait, c’est un groupe un peu gauchiste, un peu anar sur les bords, qui agit. Plusieurs de ses membres gèrent la crèche du quartier, fondée par Sacha Prizzi, la narratrice de leur épopée. La petite bande a décidé de remercier de la sorte des personnes choisies pour la manière qu’ils ont eue de « prendre parti » dans leur vie. En « fleurissant leur vie », le groupe veut empêcher que leurs actions ne sombrent dans l’oubli le plus total. Furio Rosso a donc reçu un lupin « pour avoir participé au collectif Arseno Lupino qui avait notamment écrit un livre sur l’éducation des plus jeunes », livre qui a inspiré le projet de crèche à Sacha et ses copines. Et Adélie Brancart va recevoir une gueule de loup pour le premier squat qu’elle a créé avant de devenir concierge, et qui portait ce nom-là.

Le chapitre 9, qui se déroule du côté de Sarah Madamet, quelque part entre sa boutique et ses hantises, a laissé le lecteur sur un mystère daté du 11 mai : « Le petit cattleya landate qu’on a livré ce matin. Je suis certaine qu’il lui manque une fleur. »

Nous allons retrouver cette fleur, qui appartient à la famille des orchidées, au chapitre 10. Le groupe de Sacha profite de l'absence des Dupont-Mesrine pour une action florale dans leur appartement. La cible qu’ils veulent remercier est bien un Eric Dupont - il a été un homme de théâtre important dans la vie des parents de Sacha -, mais c’est le père de celui qui habite rue des Clartés. L’erreur découverte in extremis les oblige à annuler l'opération de façon rocambolesque. Pendant l’opération, l’un des membres a lui aussi volé un poignard… Le lendemain, en arrivant à la crèche, une orchidée et un mot les attendent... Est-ce la même ? Qui l’a déposée ? L’énigme est entière.

Le chapitre 11 nous fait suivre Anselme Frey en Indonésie et comprendre que Lydia et Rosalie sont en train d’élaborer des hypothèses encore plus farfelues (elles ont par exemple établi une relation entre les fleurs données et les poignards volés).

L’inspecteur Malik Fall sera-t-il plus doué qu’elles ? Le lecteur a fait ample connaissance avec lui au chapitre 3, ainsi qu’avec son assistant, Kevin Junior. Mis sur la touche par son supérieur hiérarchique en raison de sa rigueur obsessionnelle et de sa lenteur extraordinaire à mener les affaires, il se demande si ses pensées ne sont pas prononcées à haute voix à son insu, s’il ne parle pas tout seul sans le savoir. Pour conjurer son oisiveté forcée, il s’empare de l’affaire des fleurs. On sait en effet qu’il en a d’abord entendu parler par Adélie, rencontrée par hasard (chap. 2) et que, suivant les conseils de cette dernière, Furio Rosso a porté plainte au commissariat, enfin, que Malik s’est rendu chez la fleuriste, Sarah Madamet.

Le chapitre 12 nous relate comment il mène son enquête – et nous apprend quelle bifurcation inattendue et dangereuse pour les protagonistes de toute cette affaire ses interprétations vertigineuses vont inspirer à son supérieur hiérarchique… (chap.10)

 

 

 



Les fleurs de Lodz

 

Barbara Kadabra

29/07/2017

 

 

« C’est l’histoire d’un vieil Italien. Ou peut-être est-ce l’histoire d’une fleur. Disons que c’est l’histoire d’un vieil Italien qui rencontre une fleur. Non, ce n’est pas exactement ça : il y a plusieurs fleurs et ce sont elles qui vont à la rencontre du vieil Italien. Il est donc possible que les fleurs soient les héroïnes véritables de ce récit, elles qui guident l’action et que le vieil Italien ne soit qu’un personnage secondaire de cette histoire, un parmi d’autres. Vous m’écoutez, Kévin ? C’est important comme question. Tant qu’on n’a pas résolu ce problème, il n’y a probablement pas d’histoire. Or, c’est important qu’il y ait une histoire, sinon qu’est-ce qu’on a : une série de poèmes ? Une multitude de voix dispersées, plus ou moins concurrentes, plus ou moins ensevelies dans le bruit du monde ? Et nous, quel serait alors notre rôle ?

C’est donc l’histoire – ou, pour le moment, le brouhaha – d’une rencontre. De ça au moins, on est sûr. Je veux dire : qu’il y ait eu une rencontre entre un vieil Italien et des fleurs. Est-ce que c’est une histoire ou un brouhaha, on verra ça plus tard. Vous m’objecterez peut-être, ou peut-être pas, disons que, dans un monde idéal, vous m’objecteriez que “rencontre”, oulala, n’est-ce pas un peu prématuré de qualifier cela de “rencontre” ? Ne s’agit-il pas plutôt (diriez-vous) tout au plus d’un croisement, voire d’une intersection ? Néanmoins, je vous ferai sans trembler cette réponse : il s’agit bien d’une rencontre, pas d’un simple croisement, car le vieil Italien – appelons-le Furio – a reconnu l’événement des fleurs, il a dit : “il y a des fleurs”. Mais les fleurs ont-elles, de leur côté, reconnu l’événement du vieil Italien ? C’est là que cela devient passionnant car, voyez-vous Kévin, je crois pouvoir dire que oui, les fleurs ont reconnu le vieil Italien – et davantage : elles l’ont nommé. »

* * *

En toute objectivité, on ne peut pas dire que j’allais bien. Mes nuits étaient courtes, je m’étais remis à fumer, je mangeais peu, je ne voyais presque personne, je me lavais un jour sur trois. C’étaient des signes clairs. Même si j’avais souhaité me convaincre du contraire, je devais convenir que la brusque dégradation de mes perspectives professionnelles et mon effondrement psychologique m’avaient affecté. Il est probable également que la sourde inquiétude qui, depuis une semaine, hantait mes nuits (mais qui, bonne âme, laissait mes jours plutôt tranquilles) n’avait rien fait pour arranger mon état – et par « état » je veux dire très précisément mes nuits courtes, mon paquet de cigarettes quotidien, ma solitude et mon hygiène discutable.

Suis-je heureux ? Suis-je malheureux ? Voilà une question à laquelle je ne peux répondre. D’ailleurs, quand on a tremblé, comme moi, dans l’ombre de la folie, une telle question a-t-elle le moindre sens ? Il y a tout de même des choses un peu plus fondamentales que le problème de notre bonheur, des choses qui lui sont, il me semble, préalables. Je dois dire, en plus, que le bonheur n’avait jamais été une de mes préoccupations. Arrêter les criminels, raisonner correctement et ne pas se tirer une balle dans la tête, étaient des objectifs de vie qui me paraissaient plus nets. Mes parents ne nous parlaient jamais de bonheur à mon frère et à moi. Ils nous avaient dit de faire quelque chose de nos vies, d’être honnêtes et de voter à gauche et puis c’est tout. Je leur étais plutôt reconnaissant de ce dédain : considérant l’état du monde, se poser la question du bonheur avait quelque chose d’un peu obscène.

Cela, j’avais dû rapidement renoncer à l’expliquer au psychologue de la police bien que ce fût la première question qu’il me posa lors de notre entretien : « Êtes-vous heureux ? ». J’avais pris quelques secondes pour réfléchir à ma réponse, je ne voulais pas dire de bêtises mais, alors même que j’étais en train de peaufiner une formulation satisfaisante, il avait enchaîné sur la question suivante : « Pensez-vous souvent à la mort ? ». Je compris assez vite que cette conversation ne mènerait nulle part. J’étais pourtant parfaitement disposé à lui expliquer ce qui m’était arrivé et, à la condition qu’il accepte de discuter de ses présupposés méthodologiques, à écouter ce qu’il avait à me dire (car j’étais un peu perdu, voyez-vous). J’abandonnai illico cette perspective et décidai de consacrer toute mon énergie à cette unique ambition : gagner du temps. Car, tant que cette évaluation psychologique ne serait pas terminée, il n’y aurait pas de licenciement.

Comme nul ne l’ignore, virer un flic est une procédure très compliquée, voire franchement impossible. L’enthousiasme du commissaire (et de l’ensemble de mes collègues) n’y changerait rien. L’esprit de corps, des syndicats hargneux et paranoïaques et la crainte qu’ils suscitent à tous les échelons de l’Etat, le statut de fonctionnaire assermenté, la présence surplombante des journalistes dont les noms garnissent le carnet d’adresse de chaque flic, tout cela faisait que même l’assassinat à bout portant d’un suspect menotté par un policier complètement ivre (je donne un exemple au hasard) ne constituait pas l’assurance d’un licenciement rapide. De mon côté, je n’avais tué personne – même une simple suspension en vue de mon limogeage prendrait un certain temps. En attendant, je serais payé, on ne toucherait pas à mon bureau. Le principal avantage, du point de vue du commissaire, était qu’il n’avait plus à faire semblant de me garder dans la boucle. J’étais en sursis, j’allais disparaître, je n’existais déjà plus : aucune affaire ne m’était confiée, mes emails restaient sans réponse, je n’étais plus informé de rien. C’était déprimant mais, au moins, j’étais parfaitement libre de mon emploi du temps (ce qui, d’une certaine manière, était également déprimant).

* * *

« C’est aussi l’Histoire de la ville de Lodz. Non pas la petite histoire, mais l’Histoire avec un grand H. Vous connaissez Lodz, Kévin ? C’est une ville polonaise qui, aujourd’hui, ressemble un peu à Sarguemine-Les-Dunes. Avec un peu moins de stations balnéaires peut-être et un peu plus d’usines abandonnées. Mais pour l’histoire qui nous occupe, il faut revenir plusieurs décennies en arrière, jusqu’aux dernières années de la Deuxième guerre mondiale. En 1940, la ville de Lodz fut intégrée, comme toute la Pologne, au Generalplan Ost qui devait concrétiser administrativement et politiquement le rêve nazi du Lebensraum. La totalité des élites municipales fut remplacée par des supporters locaux du IIIe Reich et une grande partie de la population fut déplacée, parfois déportée, en fonction des objectifs de “rationalisation” raciale du régime hitlérien. Quand, au printemps 1945, après la libération de la ville par l’Armée rouge, le nouvel État polonais entreprit de réorganiser la ville, il ne restait plus rien ni personne sur qui s’appuyer pour reconstruire une administration : les fonctionnaires collaborateurs avaient fui ou s’étaient fondus dans le décor, toutes les archives avaient brûlé et la société civile avait été tellement bouleversée par les années d’occupation et les mouvements de populations liés au Generalplan Ost qu’on ne pouvait espérer compter sur elle pour pallier les déficiences du gouvernement local. Le seul semblant d’ordre qui restait était une association mafieuse qui, s’étant elle-même lourdement compromise avec les Nazis, avait imposé aux habitants un silence total sur la période d’occupation.

Mais dès le mois de mai, les fonctionnaires venus de Varsovie furent informés d’un curieux phénomène. Chaque nuit, des fleurs étaient déposées à la porte de certains appartements et devant certaines maisons. Ils découvrirent bien vite que ces dépôts nocturnes n’étaient pas aléatoires et que les personnes concernées étaient, à chaque fois, soupçonnées d’avoir collaboré activement avec l’occupant. Davantage : chaque type de fleur paraissait formuler une accusation spécifique. On trouvait les tulipes devant les habitations des membres supposés de la SS, les chrysanthèmes Zawadski (une spécialité locale) devant celles des personnes qui, selon toute apparence, avaient dirigé la municipalité pendant ces années noires ; chaque matin, des marguerites étaient posées sur le seuil du logement de ceux dont il se disait qu’ils avaient dénoncé des Juifs ou des résistants. Je ne me souviens pas de tous les détails, il y avait des dizaines de fleurs, chacune racontant une histoire (et un crime) spécifique. Mais les historiens qui se sont intéressés aux fleurs de Lodz s’accordent tous sur ce point : face à l’interdit de parole publique, les habitants éprouvés de la ville avaient inventé un autre langage, un langage qui contournait l’omerta mafieuse et l’anéantissement de la scène politique, un langage à la fois clandestin et efficace, le langage des fleurs.

Vous comprenez Kévin ? Vous comprenez pourquoi l’histoire du vieil Italien est aussi l’histoire de la ville de Lodz ? Les fleurs qu’il a retrouvées sur son balcon ont nommé le vieil Italien, elles l’ont dénoncé. »

* * *

À vrai dire, ce n’était pas Furio Rosso qui m’avait mis sur la voie des fleurs de Lodz mais Adélie Brancart. Il avait suffi de googler son nom pour découvrir qu’elle avait dirigé un squat alternatif/subversif/militant/altruiste (choisissez l’adjectif en fonction de vos affinités politiques) qui s’appelait « La Gueule de loup ». Or, les fleurs qui avaient été déposées chez elle étaient des gueules de loup. Armé de cette première connexion, j’étais revenu sur le cas Furio. Initialement, cela n’avait rien donné : son nom n’apparaissait ni sur le Web, ce qui n’est pas surprenant pour une personne de son âge, ni sur les bases de données à ma disposition, ce qui m’avait davantage troublé. Il y a en France une soixantaine de « fichiers » policiers qui quadrillent tous les aspects possibles et imaginables de nos existences : ARES (contraventions), SALVAC (crimes violents), FAR (moralité et autres), GIPASP (actions collectives), FAED (empreintes digitales), ELOI (étrangers en situation irrégulière), OSIRIS (stupéfiants), CRISTINA (tout genre, étendu aux proches et à la famille) etc. Chaque branche du gouvernement désirant sa propre base de données, les redondances entre catégories ne sont pas rares – c’est un jeu traditionnel pour chaque inspecteur de comparer les fiches « crime » de la police et celles de la gendarmerie – et ce d’autant que l’ambition de ces fichiers n’est certes pas d’organiser au mieux les renseignements récoltés mais de donner un prétexte à l’accumulation continue des informations que chaque rencontre entre un sujet et l’État produit. Une manière de se représenter la masse de données rassemblées est d’oublier le pistolet, le gyrophare et l’uniforme et d’envisager le fonctionnaire de police comme un scribe, un petit gratte-papier qui passe ses journées à prendre des notes sur les événements les plus insignifiants du réel et à les archiver. Or, il y a presque 300 000 fonctionnaires de police en France, ils travaillent 8h par jour pendant plusieurs décennies et les données sont en général conservées 40 ans. Ajoutez à cela les réseaux sociaux sur Internet qui permettent aux citoyens d’apporter leur touche personnelle à cette immense entreprise de fichage de la vie. Tout cela pour dire que l’absence d’informations sur Furio Rosso était avant tout le signe d’un problème et une invitation à approfondir mon enquête.

Il n’y avait que deux possibilités, l’une n’empêchant pas l’autre : soit « Furio Rosso » n’était pas son vrai nom, soit il fallait élargir les recherches à l’espace européen. J’aimais l’idée d’un pseudonyme : « Furio Rosso » avait la beauté poétique des noms de guerre et ses intentions militantes, tendance extrême-gauche, étaient à peine dissimulées. Je sais bien que certains noms ont des airs d’opérette tout en étant parfaitement authentiques. Le mien, par exemple, ressemble à une contrepèterie grivoise, mais je peux vous assurer que mon père s’appelait bien Fall. À la limite, soupçonnez mes parents d’avoir un humour douteux et/ou un certain talent pour les combinaisons verbales mais ne doutez pas de mon ascendance. Pour Furio Rosso, par contre, c’était un peu gros : associé au squat alternatif/subversif/militant/altruiste de sa voisine (et co-victime des fleurs cambrioleuses), il était difficile d’envisager une simple coïncidence. Ce qui, pseudonyme ou pas, m’avait conduit à appeler un collègue italien, spécialiste des années de plomb, pour lui demander si le nom lui disait quelque chose. L’âge de Furio et les connotés idéologiques de son patronyme faisaient en effet lourdement signe vers les troubles politiques de l’Italie des années 60. Il me promit de faire quelques recherches et de m’écrire dans la journée.

Quand, quelques heures plus tard, j’ouvris son email, j’éclatai de rire. Il s’intitulait « Arseno Lupino : sovversiva gruppo terroristico, 1975- ???, Napoli ». C’était une fiche de renseignements de la Polizia di Stato datant des années 70. En découvrant le lexique employé, on avait des sueurs froides : « criminale », « cospirazione », « attività sotterranee », « anarchico e comunista », « propaganda ideologica sovversiva », « traffico di stupefacenti ». Mais je savais que la police italienne avait été, durant ces années-là, particulièrement délirante, n’interprétant le monde qu’à l’aune de la menace plus ou moins chimérique d’un complot révolutionnaire et d’attentats terroristes imminents. En regardant d’un peu plus près le contenu de la fiche, il ne me semblait pas que le groupe Arseno Lupino ait été véritablement dangereux, à moins de considérer que la pensée et l’action collective représentent quoi qu’il arrive un trouble à l’ordre public (ce qui était sans nul doute l’avis de la Polizia di Stato en 1975). Son activité « subversive » se résumait à se réunir une fois par semaine pour discuter de Marcuse, d’Althusser, de Negri, de Tronti et des dernières publications de la revue Quaderni Rossi, de vivre à dix dans un appartement de la via del tribunali qui était théoriquement fait pour quatre, d’avoir organisé une soirée « Pizza per il Cile » en mai 75 (qui avait dérangé le voisinage), d’écouter un peu fort le Velvet Underground (ce qui dérangeait le voisinage), de fumer des cigarettes à l’odeur suspecte sur le balcon (ce qui dérangeait le voisinage) et d’avoir publié à compte d’auteur deux trois opuscules sur l’éducation des très jeunes enfants (ce dont le voisinage ne s’était guère soucié). Bien sûr, exprimées dans la prose paranoïaque de la fiche policière, toutes ses activités prenaient une apparence sinistre. Mais on pouvait raisonnablement penser qu’Arseno Lupino n’était rien de plus qu’une bande joyeuse de jeunes gens, intellectuellement engagés, aimant la bonne musique et le haschich. Furio Rosso était un des membres fondateurs du groupe et un des cosignataires d’un essai intitulé La Rivoluzione educativa non ha bisogno di strutture (Un contributo del gruppo Arseno Lupino). Le groupe semblait avoir cessé toutes ses activités à partir de septembre 1975, date de leur éviction de l’appartement de la via del tribunali. En février 2017 cependant, des fleurs apparurent sur le balcon de Furio Rosso : parmi elles, ô joie, ô merveille, il y avait des lupins.

* * *

« C’est encore l’histoire d’un lieu. Ou plutôt, c’est l’histoire du nom d’un lieu et de là, l’histoire de ce lieu qui mène à l’histoire d’un autre lieu dont le nom importe moins. Vous me suivez, Kévin ? Le nom, celui qui importe, vous comprendrez sans mal comment il prend place dans l’histoire, ou les multiples histoires, que je vous raconte. C’est la clé ironiquement mise à la vue de tous et pour cela, parfaitement invisible jusqu’au moment où l’on consent à la voir. Vous connaissez le texte d’Allan Poe, La Lettre Volée ? Eh bien, c’est un peu la même chose : l’objet désiré, le trésor dissimulé, est là, face à nous, on ne voit que lui et, parce que le récit est joueur, ou parce qu’on ne voit vraiment que ce qui n’est pas visible, il nous avait échappé. Pour le voir, il faut choisir une histoire, la raconter et décider que, dans cette histoire, cet objet (le nom) sera visible et qu’il fera sens. Ce nom est une phrase, une recommandation incomplète – non, vraiment, tout en elle nous était explicitement donné, même sa nature amicale d’indice et l’air de mystère qu’elle doit éclaircir ; elle s’affiche sur la façade d’un magasin et nous interpelle en trois petits mots et trois points de suspension : Dites-le avec… Laissez-moi complétez la (fausse) énigme. Ce magasin, c’est un fleuriste. La phrase complète est donc : Dites-le avec des fleurs.

Je résume Kévin : Dites-le avec des fleurs, c’est le nom du magasin de fleurs du quartier des Chats Perdus, le quartier où vivent Adélie Brancart et Furio Rosso, le quartier surtout où sont apparus les lupins chez l’ex-membre du groupe Arseno Lupino et les gueules de loup chez l’ancienne animatrice du squat “La gueule du loup”. Vous voyez, Kévin, cette histoire borde le mauvais roman : tout y paraît trop cohérent, trop souligné comme si l’auteur, moi sans doute, avait forcé sur les liens de causalité et les astuces méta-narratives. Heureusement, l’histoire continue à glisser et du magasin de fleurs, je devrais dire de l’un des fleuristes, nous arrivons à la crèche du quartier qui accueille plusieurs personnages étranges ».

* * *

Je n’allais plus au commissariat qu’une fois par semaine, le vendredi, pour mon rendez-vous avec le psychologue. Notre entretien durait une heure. En général, j’ouvrais un livre et le laissais parler. Il faisait consciencieusement son travail, c’est-à-dire machinalement, sans se préoccuper de ce qui sortait du cadre méthodologique qu’il avait appris à appliquer. Je ne répondais à aucune de ses questions et lui notait mon silence. Cela marchait bien entre nous. Ce n’est qu’à la dernière minute de nos séances que j’ouvrais enfin la bouche. Cette prise de parole, très brève en général, était importante : il fallait l’occuper jusqu’à la semaine suivante et lui offrir un nouvel axe d’investigation (imaginez un roman feuilleton). Le but du jeu était de le forcer à une table rase hebdomadaire. Ainsi, à la fin de telle séance, je déclarai : « Hier, j’ai rêvé du commissaire nu ». La semaine d’après : « Je crois que j’ai un problème avec l’alcool ». Puis : « J’utilise mon arme de service comme sex toy ». Je ne doutais pas qu’il ait compris mes intentions mais cela ne changeait rien : le caractère explosif de mes assertions finales l’obligeait à leur donner la priorité sur les soupçons qu’il pouvait avoir à l’égard de mon sabotage. Sa science était, comme toute science, un système de classement de l’information (ou des événements) qui s’organisait autour de certains objets, graves et urgents, et d’où découlait sa fonction sociale et institutionnelle. Faire la sourde oreille aux risques de suicide ou aux suggestions de harcèlement sexuel de la part d’un supérieur pour privilégier les singularités de mon silence ou même un diagnostic correct de mon cas n’était possible qu’à la condition de remettre en cause le système qui justifiait sa présence face à moi. Or, une telle remise en cause était bien trop éprouvante : il préférait tout reprendre à zéro chaque semaine car cela, au moins, lui épargnait des interrogations trop personnelles.

Le reste du temps, je me promenais dans le quartier des Pas perdus. C’était un progrès par rapport aux premières semaines qui avaient suivi mon altercation avec le commissaire. Je m’étais alors enfermé chez moi dans un état d’abattement et d’angoisse que je n’avais pas connu depuis… Depuis quand d’ailleurs ? Certains événements de ma vie se présentent à ma mémoire, le visage de mon frère soudain, mais il est préférable ici de simplement glisser. J’étais surtout ennuyé par mon incapacité à déterminer si oui ou non je parlais seul (et si oui, à quels moments ?). Car, à y repenser, rien n’était, à ce sujet, tout à fait certain : le commissaire ne m’avait pas explicitement dit que j’avais parlé seul et plusieurs raisons pouvaient expliquer qu’il ait repris très précisément les termes de ma réflexion (insuffisamment) intérieure : pures coïncidences ou – pourquoi pas ? on ne sait jamais avec un homme pareil – don de télépathie. J’aurais aimé pouvoir certifier, vraiment certifier, que j’avais un problème. De là, des décisions auraient pu être prises. Bien sûr, dans le même temps, je craignais plus que tout une telle confirmation et, tout en regrettant l’incertitude de mon état, j’évitais comme la peste toute situation qui pût m’apporter une preuve indubitable de ma folie (rien n’est jamais simple).

Le plus prudent était de m’enfermer chez moi. Si je parlais seul mais que j’étais seul, en quoi cela posait-il problème ? Il faut être deux au moins pour parler seul. C’est donc ce que je fis : je ne bougeais pas de mon appartement sinon pour passer voir (mon ami) le psychologue. Mais un vendredi, alors que je m’apprêtais à quitter le commissariat, le planton de service me signala qu’un monsieur Rosso m’attendait dans mon bureau. Je me suis rappelé Adélie Brancart et cette histoire de fleurs qui apparaissaient sur le balcon de son voisin. J’hésitai quelques instants puis, mû par je ne sais quel désir sombre (une curiosité malsaine à l’égard d’un objet vaguement lié à ma crise de folie ? une envie d’enquiquiner le commissaire en me saisissant malgré tout – et surtout malgré lui – d’une affaire, aussi ridicule soit-elle ?), je rejoignis Furio Rosso.

L’entretien se passa bizarrement. Lui, il me semblait qu’il n’avait aucune envie d’être là. Il lâchait les informations au compte-goutte, comme contraint par un interrogatoire hostile et, je vous le jure, parfaitement imaginaire car moi, de mon côté, j’étais uniquement concentré à m’assurer qu’aucun mot ne quittait mes lèvres malgré moi. C’était une curieuse rencontre : le plaignant mécontent de porter plainte et le flic affolé à l’idée d’ouvrir la bouche. Mais en le regardant s’agiter (furiosement) sur sa chaise, j’en vins à éprouver une forme de sympathie pour lui. Nous étions dans le même sac tous les deux : une même réticence face à la parole et un même soupçon que nous n’avions rien à faire l’un en face de l’autre. Je finis donc par articuler quelques questions en prenant bien garde, par pure amitié pour lui, de le mettre dans le rôle du suspect récalcitrant qu’il semblait tant affectionner plutôt que dans celui du plaignant sollicitant l’aide des forces de l’ordre. Je surjouais le scepticisme, je faisais des moues dubitatives, je l’interrogeais sur des détails difficiles et absurdes (la couleur des fleurs, leurs catégories) comme si j’avais l’intention de le coincer plus tard ; bref, je me démenais comme un beau diable pour accommoder ses préjugés et ses fantasmes sur la police, si bien qu’au bout d’un moment, cette histoire de fleurs commença à franchement m’intéresser. Quand il partit (car je ne pouvais tout de même pas pousser le jeu jusqu’à l’écrouer), j’en avais presqu’oublié mes angoisses et mon désespoir.

L’affaire des fleurs devint donc ma planche de salut. Elle m’occupait entre deux entretiens avec le psychologue et me donnait l’occasion de prendre l’air. Je me renseignai sur Furio et sur Adélie, j’errai incognito dans leur quartier, je me permis même de les prendre en filature. Je découvris la boutique Dites-le avec… qui, dès lors, me conduisit à ébaucher une première hypothèse sur le sens de ces apparitions florales. J’échangeai quelques mots avec la propriétaire, une femme cultivée, sympathique même, mais puisque je menais une enquête, je décidai de la cataloguer comme « suspecte » ; c’était bien plus intéressant comme cela et puis, elle était tout de même très agitée. Pour passer le temps, je m’attachai à son apprenti (ou assistant ? ou stagiaire ? Peu importe, lui aussi, je le qualifiai illico de « suspect », cela simplifiait bien des choses). J’eus même quelques « indics » dans l’immeuble de Furio et d’Adélie, c’est-à-dire, en fait, des gens un peu bavards mais, de nouveau, j’enquêtais donc je renommais le monde selon les codes prévus pour ce genre d’histoire. Ce sont mes « indics » qui m’informèrent qu’Adélie avait reçu des gueules de loup.

Tout cela était vraiment dérisoire. C’était un divertissement idiot, j’en avais bien conscience. Quand je rentrais chez moi, je faisais, comme tout bon flic, un rapport circonstancié de mes journées, imaginant des relations obscures et des menaces urgentes sans y croire un seul instant. (Certaines de mes divagations étaient parfaitement cohérentes, je tiens à le dire : il est facile de trouver une logique frappante aux choses quand on ne s’inquiète pas du réel ; c’est même le privilège du réel, il me semble, d’être toujours illogique, déconcertant, rétif aux régimes de causalité trop simples, imparfait et contrariant – en somme : jamais ennuyeux). Je serais bien vite retombé dans ma mélancolie immobile si Kévin Junior n’était pas réapparu dans ma vie à ce moment-là.

* * *

« C’est l’histoire de toutes les histoires. Car, Kévin, il est important que vous compreniez cela : on raconte l’histoire que l’on veut. Voici celle que je préfère : c’est l’histoire de fleurs qui nomment et qui circulent dans Paris à la recherche de gens à nommer. La nuit, elles attendent un coup de vent, une abeille ou un rayon de lune et elles gagnent le balcon de celui (ou de celle) qui est en attente de son nom floral. Je veux croire que ce nom n’est pas anodin pour les personnes nommées et que les fleurs sont les messagères d’une émotion ou d’un souvenir dont elles seules avaient la garde dans leur mystérieux langage. Ou alors, c’est l’histoire d’un réseau d’agents dormants (ou de terroristes) qui, peu à peu, s’éveillent. Cela fait bien longtemps qu’ils sont en France. Au début, ils ont guetté avec anxiété et résolution un signe de leurs supérieurs. Mais, pendant des années, rien n’est venu. Ils ont une vie parisienne maintenant, des enfants, des préoccupations quotidiennes bien plus importantes à leurs yeux que la mission qui leur avait été confiée, là-bas, aux confins de leur jeunesse. Cette mission, c’est aujourd’hui pour eux comme un poème oublié, une comptine qu’une nourrice au visage effacé leur aurait racontée. Elle est de la matière confuse des rêves et quand ils reçoivent enfin le signal – les fleurs ! – que, pendant de longues années, ils ont attendu, ils ne le comprennent pas. Pire : ils se sentent menacés car quelque chose s’agite au plus profond de leur mémoire qui les trouble et leur fait peur. Certains décident même de porter plainte sans prendre conscience (car rien, encore, n’est de l’ordre de la conscience) de la disproportion entre l’événement minuscule de ces fleurs reçues et le recours aux forces de l’ordre ; sans considérer, surtout, qu’ainsi, ils se trahissent auprès de la puissance qu’ils devaient subvertir. Ou alors, c’est l’histoire d’un maître-chanteur qui, pour des raisons esthétiques et morales, n’a jamais aimé ces lettres anonymes composées à partir de journaux grossièrement découpés ou maladroitement écrites de la main gauche. Il a inventé son propre langage, un langage qu’il juge élégant et dont il aime la suggestion discrète, presque prévenante, qui guide sans violence ses victimes jusqu’à l’endroit de leur honte et de leurs remords. Il envoie donc des fleurs qui racontent un crime, une erreur de jeunesse, et il espère que la beauté florale de son message d’extorsion convaincra ses cibles qu’elles ont affaire à une personne de goût qui n’abusera pas de la situation.

— Des terroristes, chef ?

— Ou des espions, Kévin. Ou la plaisanterie douteuse d’un amateur d’histoire qui a étudié l’après-guerre polonais. Ou rien de tout cela. Comprenez bien que les relations logiques qu’on peut établir entre les différents éléments du réel sont arbitraires et équivoques. Ce sont nos fantasmes, nos habitudes et notre place dans le monde qui les construisent et leur donnent sens : on trace un trait entre deux choses, disons des lupins et un collectif italien nommé Arseno Lupino mais rien ne confère le moindre privilège à cette relation par rapport à n’importe quelle autre, par exemple la couleur violette de ces fleurs et celle de votre pull-over qui se trouve être également violet, quoiqu’un peu déteint. C’est également une relation non ? Ensuite, il faut interpréter ; or, cette interprétation vous revient intégralement : vous pouvez y voir quelque chose de sinistre, vos angoisses et votre position au sein de l’institution policière vous encouragent à cette interprétation. Mais un poète y verrait, tout aussi légitimement, une rencontre heureuse, peut-être le signe de l’harmonie secrète et malicieuse qui donne sa beauté à l’univers. D’un côté, le langage de l’argumentation judiciaire avec son ordre rhétorique, son régime de la preuve et sa cadence efficace, de l’autre celui du poème, avec ses échos sonores, ses images profondes et ses effets de fulgurance. Pourquoi un langage, celui du droit et du crime, serait-il, dans l’absolu, supérieur à un autre, celui des poètes et des coïncidences ? Notre société nous invite à hiérarchiser les langages, à partir de critères qui, incohérence logique suprême, sont justement issus du langage qu’elle favorise. Mais un bon inspecteur écoute tous les langages, il ne choisit pas et, surtout, surtout Kévin, il s’abstient de considérer comme supérieur le langage que le temps présent – l’institution, la politique, les cris de la foule, ses propres peurs – prétend lui imposer. L’unique chose qu’il accueille pour faire malgré tout, mais avec une infinie prudence, un choix entre les langages et les histoires, c’est son sentiment. Alors, je vous le demande : face à cette affaire, quel est votre sentiment, Kévin ? »

* * *

Il était apparu un soir à ma porte, le visage tordu par l’embarras et la tristesse. Je suspectai immédiatement que la vie sans moi au commissariat n’avait pas dû être facile. Qui aurait voulu s’empêtrer d’un stagiaire taciturne et limité qui considérait les baffes comme le meilleur moyen d’entretenir le dialogue entre la police et la société civile ? Dès son arrivée, mes collègues avaient d’ailleurs suffisamment marqué leur dédain à son égard en faisant tout pour me le refiler. Je l’imaginais errant de bureau et bureau, de brimades en brimades, ne sachant où porter ses Santiags ridicules et sa grande silhouette malheureuse. Je me retins de l’interroger et le fis entrer.

Nous nous assîmes face à face dans le salon, lui sur une petite chaise en bois, moi dans le fauteuil en cuir dans lequel je passais l’essentiel de mes journées. Je lui demandai s’il voulait quelque chose à boire. La tête basse, il ne répondit rien. Nous restâmes quelques instants sans dire un mot dans la pénombre de mon appartement (l’obscurité seyait à ma déprime et dissimulait opportunément le désordre de la pièce). Puis, je commençai à lui raconter une histoire.

Dès lors, il vint me voir au moins une fois par semaine. Il débarquait sans prévenir, toujours à la même heure qui correspondait grosso modo à la fin de son service. Il prenait place en silence face à moi, toujours sur cette petite chaise en bois, et attendait que je commence à parler. Il ne restait que le temps d’une histoire (ou d’un chapitre). Dès que, par une pause un peu plus longue, une certaine emphase dans l’expression ou la reprise d’une phrase déjà prononcée (astuce bien connue des écrivains pour créer un effet de clôture), j’avais marqué que j’en avais fini avec cette partie-là de mon récit, il se levait et, en bredouillant un « désolé » pathétique, il disparaissait.

Au départ, j’estimais faire preuve de générosité et de sensibilité en l’accueillant ainsi, sans lui poser la moindre question et en m’accommodant à ce que je pensais être une demande tacite de silence à l’égard d’un état de solitude que j’imaginais terrible. J’étais assez fier de ma bonté. Et puisque je parlais sans interruption, je ne craignais pas que des pensées échappent à ma conscience sans m’en avertir (pour parler seul, il faut être deux mais il faut aussi être silencieux). Bref, notre dispositif me convenait au poil. Au fur et à mesure de ses visites, je dus cependant reconnaître que ma générosité n’était pas sans bénéfices personnels : c’était aussi ma propre solitude que je soignais en le recevant chez moi. Sa présence muette m’était rapidement devenue indispensable au point qu’il me fallut admettre que, si je poursuivais encore mon enquête, c’était uniquement pour l’histoire que j’espérais pouvoir lui raconter dès qu’il serait (enfin) face à moi. C’était contrariant pour mon amour-propre mais, franchement, je n’en étais plus à me soucier de ce genre de choses. Néanmoins, ces moments de plaisir partagé se doublèrent peu à peu d’un soupçon inquiet. L’intervention de Kévin Junior sur les terroristes, typique d’un flic en activité, me poussa à reconsidérer les raisons de ses visites. Ce ne fut rien d’abord, une contrariété légère et imperceptible, mais, comme je n’avais rien à faire de mes journées sinon penser, elle gagna en importance au point de m’empêcher de dormir. Car, en fin de compte, qu’est-ce qui me permettait de dire avec autant d’assurance que Kévin Junior était maltraité par mes collègues ? N’avais-je pas, au contraire, toujours estimé qu’il avait le profil idéal pour devenir flic ? De là, ne fallait-il au moins faire place à la possibilité qu’il me rendait visite, non pas pour guérir un improbable sentiment de solitude, mais parce qu’on lui avait demandé de le faire ? Le « désolé » confus qui concluait chacune de nos séances et que j’avais interprété comme l’expression pudique de sa gêne à l’idée de m’avoir ainsi exposé son malheur, ne pouvait-on pas plutôt l’entendre comme l’aveu misérable du traître cherchant à apaiser son sentiment de culpabilité en demandant par avance pardon à celui qu’il ne cesse de trahir ? Et qui aurait pu donner un tel ordre, qui aurait pu monter un stratagème aussi diabolique – demander à mon stagiaire de profiter de ma pitié à son égard pour m’espionner ! – sinon celui qui cherchait à accumuler les preuves nécessaires à mon licenciement, celui qui avait toute autorité sur Kévin Junior, l’unique instrument de mon malheur, le commissaire ?

J’attendais donc l’arrivée de Kévin Junior avec une anxiété croissante qui n’avait vraiment plus rien à voir avec l’impatience heureuse des semaines précédentes. Pour ne rien arranger, cela faisait maintenant huit jours depuis sa dernière visite, un délai inhabituel. Je me rassurais comme je pouvais en me rappelant qu’il n’y avait jamais qu’une histoire, que d’autres récits étaient toujours possibles, que des éléments m’avaient probablement échappé et qu’en toute objectivité, l’explication qui me préoccupait était bien trop liée à mes propres terreurs pour pouvoir être considérée comme tout à fait recevable. « Rien n’est jamais sûr, rien n’est jamais sûr », me répétais-je fébrilement quand le téléphone sonna. Je reconnus sa voix immédiatement.

— Inspecteur Fall ?

— Commissaire.

— Comment allez-vous, Malik ?

— …

— Bon, je viens de parler avec votre stagiaire, Ken Musclor. Il paraît que vous êtes sur une affaire ?

— Kévin Junior. Mon stagiaire s’appelle Kévin Junior.

— Oui, c’est ça, Kévin Junior. Dites, il a évoqué un réseau dormant qui serait en train d’être réactivé. Vous pourriez confirmer ?

— Ce n’est…

— J’ai ici le nom d’un certain Furio Rosso, ex-membre d’un groupe d’action d’extrême gauche italien, celui d’Adélie Brancart, ex-directrice d’un lieu connu de la contestation. Ken m’a également parlé d’un langage codé, de messages qui circulent depuis plusieurs mois et d’une adresse de rendez-vous clandestins. Plusieurs personnes, ayant toutes un passé subversif, seraient impliquées.

— Ce n’est pas une adresse de rendez-vous clandestins, c’est un lieu dont le nom est le secret rassemblant différentes histoires. Cela n’a rien à voir, commissaire…

— Si vous voulez, peu importe. Vous confirmez que ces individus reçoivent des messages codés ? Avez-vous une idée de leurs intentions ?

— Commissaire, mon sentiment est que…

— Ah non, ne m’emmerdez pas avec votre sentiment ! Vous avez fait du très bon boulot, inspecteur. Ne gâchez pas cela avec vos théories à la con. Cette histoire pue l’atteinte à la sécurité de l’État. Écoutez, je vais immédiatement mettre deux trois hommes sur cette affaire. Et vous allez être réintégré à la rotation.

— Commissaire, ces personnes ne sont absolument pas suspectes ! Cela peut être n’importe quoi ! Un chantage de particulier ! Un jeu poétique ! Une errance florale !

— Vous plaisantez, j’espère. Des actions clandestines, un langage crypté, des effractions de domicile, un réseau contestataire, vous croyez vraiment que cela peut être un simple passe-temps poético-botanique ? Dans le contexte actuel ? Ouvrez les yeux, Malik : la clandestinité, la cryptographie, c’est toujours politique et encore plus quand la surveillance de l’État est notre première défense contre ce que nous avons vécu ces dernières années.

— Ce sont des fleurs, commissaire ! De simples fleurs, à peine un signe à interpréter !

— Musclor m’a parlé de l’Histoire de Lodz. C’étaient également de simples fleurs, non ? Des marguerites, des chrysanthèmes, des tulipes, c’est ça ? Et pourtant, les crimes que ces fleurs dénonçaient, vous considérez cela comme un jeu poétique ? Ne vous inquiétez pas, je ne vous demande aucun effort particulier : continuez votre enquête comme vous l’entendez. Je me charge d’en tirer les conclusions et de les appliquer à la réalité. Cela vous ira, inspecteur ?

— …

— Inspecteur ?

— ….

— Malik ?

— Vos présupposés sont affligeants.

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