Transition n° 12

 

Préambule

Dans le préambule écrit pour présenter le premier texte de Mitchell Greenberg, suivi d'un second où il a répondu aux analyses de Lise Forment, Sarah Nancy, Anne Régent-Susini et Brice Tabeling, je soulignais comment nommer les XVIe-XVIIe siècles « early modern » plutôt que de distinguer la Renaissance du classicisme (ou de l'âge baroque) engageait non seulement un problème de périodisation, mais aussi, de conception de l'historicité de l'histoire elle-même, d'un côté, et de l'autre, celui de la valeur qu'il convenait d'accorder à la notion de transition : la transition, est-ce une façon d'aller d'un point à un autre (ici, de se diriger vers le sujet moderne)? Ou une manière de désorienter le temps et de le rendre de la sorte disponible actuellement ? Ce sont ces questions que l'intervention des quatre membres de Transitions déployait avec finesse.

Non sans une discrète ironie, Katherine Ibbett déplace presque totalement ces enjeux. D'abord, elle rappelle à quel point le choix d'une étiquette plutôt qu'une autre dépend du système de désignation des périodes historiques - qui, traduites en termes professionnels, définissent des spécialisations, lesquelles sont bien différentes en France, aux USA (comme l'avait souligné Mitchell Greenberg), mais aussi en Grande-Bretagne. Et donc, ensuite, elle insiste sur le poids, mouvant, en devenir, des institutions sur ces spécialisations. Et sur la difficulté, aujourd'hui, à se retrouver coincé, pour les jeunes chercheurs, dans une early career.

A l'horizon de ses remarques, j'entends une invitation à nous concentrer, tous ensemble, sur ce qui nous permettrait de trouver, « in the middle », la disponibilité actuelle de nos recherches. Autant dire de débattre de nos choix éthiques et de nos représentations du « commun ».

H. M.-K.

Katherine Ibbett est «  Reader in Early Modern Studies  » à University College London, School of European Languages, Culture and Society. Elle a écrit The Style of the State in French Theater, 1630-1660: Neoclassicism and Government (Ashgate Pub Co, 2009) ; Compassion’s Edge: Fellow Feeling and Its Limits in Early Modern France (à paraître). Elle a également co-dirigé avec Hall Bjørnstad Walter Benjamin's Hypothetical French Trauerspiel (Yale French Studies, n°124, 2013).

 



Early Modern, Early Career

 

 

Katherine
Ibbett   

01/11/2014 

 

Il y a deux ans j’ai été promue au rang de « Reader », lectrice, titre britannique qui amuse énormément le reste du monde anglophone. Mais nous avons une liberté de choix dans la désignation de notre champ de spécialisation – on est Reader en quelque chose : Reader in French Literature, Reader in the History of Photography, Reader in Thermal Dynamics, etc. Bien sûr, vous imaginez les blagues familiales : toi, tu es surtout Reader en pyjama, etc. Mais, pour moi, cela a été assez facile de choisir : je suis donc Reader in Early Modern Studies. Qu’est-ce qui a motivé ce choix ? Ou bien, disons-le de manière négative : à quoi est-ce que j’échappe lorsque je désigne mon domaine comme étant le « early modern » ?

Mitchell Greenberg fait bien de souligner les différentes décisions stratégiques, institutionnelles, que représente le choix des appellations historiques. Si en France (dans une certaine France) la peur de l’étiquette « classicisme », et tout ce que cela entraine, motive bien des conversations sur ce site, pour nous, anglophones « progressistes », c’est souvent le terme « Renaissance » qui inquiète, comme l’explique la définition de M. Thompson que cite Mitchell Greenberg. Et cela pour plusieurs raisons : d’abord, le terme semble voué à une certaine culture d’élite et aux questions traditionnellement posées pour interroger cette culture ; ensuite, la domination du modèle angliciste, dans lequel la Renaissance dure bien longtemps, ne correspond pas tout à fait à nos habitudes francisantes même pour ceux qui ne veulent pas insister sur le classicisme ; enfin, le terme de Renaissance évoque aussi une certaine temporalité, un début de quelque chose déjà vécu, qui peut troubler pour bien des raisons. J’y reviendrai.

Donc early modern : une manière de ne pas être « in the » Renaissance. Le choix a bien sûr d’autres enjeux pour ceux qui font du early modern en France, étant donné le clivage si rudement policé entre Renaissance et Classicisme – ou plutôt l’héritage de ce clivage, qui se fait sentir encore même chez ceux qui auraient envie de travailler autrement. Pourtant, ces distinctions sont, me semble-t-il, non pas seulement nationales, mais strictement, et localement, institutionnelles. Aux USA, on sentait beaucoup d’inquiétude dans les départements de français avec l’avènement il y a dix, douze ans, des postes en « early modern ». Jeune et naïve, je prenais cela comme un signe de sympathie intellectuelle. Mais pour les administrateurs, cela représentait une excellente occasion de faire disparaître des postes : au lieu d’engager un seiziémiste et un dix-septiémiste, voilà qu’une seule personne en early modern faisait l’affaire. Parfois aussi, dans ces systèmes qui rétrécissent, on parle, par solidarité, de premodern : cela veut dire simplement « tout le monde contre le XXe ».

En Angleterre in French, on vit le clivage XVIe-XVIIe plutôt paisiblement et le early modern a donc été relativement facile à intégrer, même chez les non-progressistes, pour la raison toute banalement élitiste que le parcours de premier cycle à Oxford a pendant longtemps suivi sa propre périodisation : early (médiéval), middle (XVIe-XVIIIe) et modern (mais non pas late, c’est dommage). Donc early modern : in the middle, position toujours difficile, comme Winnicott aurait pu nous le dire. (C’est aussi le titre d’un très beau blog collectif de médiévistes activistes-universitaires, In the Middle, avec les commentaires les plus joyeusement engagés que je connaisse1.In the middle : moyen donc de se frotter contre les autres, comme le dirait Montaigne, ou bien de ne pas se distinguer ?

En choisissant mon titre, j’ai choisi aussi un autre moyen de ne pas me distinguer : si je suis « in early modern studies », c’est surtout (je suis désolée) pour ne pas être « in French ». Comme Mitchell le suggère, il y a bien des différences entre ce que ce signifie être in French en France ou ailleurs. On pourrait dire que le choix de ne pas définir mon enseignement ou ma recherche par son corpus linguistique me permet de signaler mon intérêt pour d’autres formes d’identification, de transmission, d’ouvertures vers d’autres horizons possibles, de suivre en un sens l’exemple de l’ouvrage de Mitchell, Canonical States, Canonical Stages. La moitié de mon enseignement est en littérature comparée, et mon poste à Londres m’a permis aussi de commencer à travailler non pas en littérature mais avec des objets d’art et des objets techniques, et d’apprendre l’étendue de mon ignorance face à la méthodologie tout autre de mes collègues conservateurs – je veux dire des conservateurs progressistes, travaillant dans des musées. Cependant, si je préfère ne pas m’afficher « in French », c’est aussi par conviction cynique qu’il n’y aura plus de « French departments » d’ici 20 ans, et qu’il est stratégiquement utile de ne pas signaler, aux futurs doyens, mon inutilité et ma désuétude. Nous, les professeurs in Frencha fortiori les Readers – sommes des êtres en voie de disparition à l’instar des Gecko à queue feuillue2.

L’aigreur de cette crise du « in French » est peut-être difficile à comprendre dans un système aussi centralisé que la France où il y aura toujours besoin de professeurs pour consolider le système national. Cependant, nous vivons tous la même menace, même si elle prend des formes diverses dans chaque pays. Si tout est dans les prépositions (on l’apprend avec douleur grâce à l’apprentissage des langues étrangères), les éléments qui me semblent les plus importants à étudier dans l’énoncé «  in early modern » ou ses multiples ancêtres et dérives, c’est le « in » de nos multiples positions institutionnelles. Ainsi, je suis « reader in an elite university at which literature is still valued as a sign of the elite, but in a system which no longer values literature ». Je suis donc « on an island » ; Mitchell Greenberg aussi – et c’est le livre Archipelagoes de sa collègue « in Spanish » Simone Pinet qui m’a appris que les îles peuvent être conceptuelles. Voilà ce qui m’occupe. Les îles m’ont toujours gênées : c’est pourquoi, britannique, je suis in French, in the first place.

Toutes ces remarques positionnelles, sur les institutions et leur diversité, sont aussi une manière d’interroger les temporalités qui nous dirigent dans ces conversations. Si les études sur la Renaissance sont caractérisées par un intérêt pour le « belatedness » en même temps que pour la naissance, si au XVIIe siècle tout est dit et l’on vient trop tard même au moment d’une modernité flagrante, ces disjonctions temporelles sont apparentes aussi dans nos appellations institutionnelles. En anglais on parle de plus en plus de « early career », terme qui englobe les doctorants et les post-doctorants jusqu’à six, huit voire dix ans après la thèse. C’est un terme fourni par les fondations publiques ou privées qui payent les postes, des postes rares et à durée définitive. La désignation « early career » est une réaction généreuse et créative à la crise institutionnelle, Mais elle est aussi une manière d’effacer la distinction entre les deux statuts pour que l’on ne remarque pas l’absence des postes permanents qui devraient venir après cette early career. Après le early career, le… ? C’est entre le early career et le reste que nous avons le plus besoin de transitions.

Early modern ; early career. Dans early modern, il y a la conviction qu’il y aura bien un temps moderne, et que l’on sait ce que ce sera. Dans early career, la téléologie me semble moins certaine. Nous sommes tous anti-téléologiques, sauf lorsqu’il est question d’early career. Je suis consciente de mon timing extravagamment fortuné et je souhaite vivement, en colère, des careers pour celles et ceux, early, qui sont peut-être venus trop tard. C’est un souhait politique et affectif (pas l’un sans l’autre), qui participe, je crois, du projet de Transitions, cette « dimension transhistorique sans laquelle toute transmission affective est impossible ». Cette conversation entre Mitchell Greenberg et ses « jeunes collègues » y participe aussi, et je les remercie de m’avoir permis de m’y glisser, in the middle, plus si jeune que ça. Je remercie aussi le MLA Subconference, comité de jeunes universitaires américains en colère contre les orthodoxies de l’organisation professionnelle Modern Language Association : ils viennent de sortir un rappel de l’importance de Walter Benjamin (celui qui n’a jamais eu de poste) pour repenser l’histoire (de, et) l’université en crise. L’énergie affective de leur réflexion magnifique sur le présent universitaire, qui s’intitule « Feces on the Philosophy of History », (feces, les fèces, pour rimer avec les thèses de Benjamin) appelle, je crois, à un dialogue entre l’équipe Transitions et ces autres « jeunes collègues »3.

Comme Mitchell Greenberg le dit bien, l’histoire transitionnelle est « une approche dramatisée et convulsive, répétitive et hallucinée, de la période ». Tout est dit, et l’on vient trop tard. Sauf pour ajouter, répétitivement, que ces convulsions et ces hallucinations caractérisent aussi l’université que nous vivons, et dans laquelle j’ai envie d’entendre un peu plus souvent parler sur la crise du early career et un peu moins sur l’éternel early modern.

  


2 Je signale pourtant une renaissance surprenante du classicisme français au sein de l’université américaine : en septembre 2014 l’article le plus lu sur le Chronicle of Higher Education, sur le mauvais style des écrits universitaires, fait référence à un manuel américain qui prône la clarté de La Rochefoucauld comme modèle pour tout universitaire : http://chronicle.com/article/Why-Academics-Writing-Stinks/148989/