La Beauté  n° 11

 

Préambule            


Traducteur et poète, Jean-Charles Vegliante nous offre ici une traduction d’un poème de Giovanni Pascoli (1855-1912), « Le passereau solitaire », accompagnée de quelques réflexions sur la beauté, « éclat fugace d’un trésor entrevu dans ce que ne fixe pas [l]a langue »...

H. M.-K.

 Professeur à l’Université de la Sorbonne Nouvelle - Paris III, traducteur notamment de Dante (La Comédie, Imprimerie nationale), Jean-Charles Vegliante a publié, parmi d’autres ouvrages, Le Printemps italien - Poésie des années 70 (Paris, A.P. 1977) ; Ungaretti entre les langues (avec des inédits) (Paris, Editions Italiques, 1987) et D'écrire la traduction (Paris, P.S.N, 1991 ; 1996, II) ; et un recueil de poésies, Rien commun (Paris, Belin, 2000).

 

 



La beauté : traduction d'un poème

 

Jean-Charles Vegliante

12/05/2012 

 

La beauté se révèle, et suscite des envies sourdes de profanation. De quoi serait-elle le temple ? Quel dieu étranger à elle-même l’habite ? Qu’y a-t-il derrière son masque impassible ? Peut-être simplement la promesse inouïe que tout, tout ne va pas au néant. Cette assurance furtive : elle est là, et cela nous dépasse infiniment – comme une chose non mortelle. Elle peut se voir, s’entendre, se lire, se rêver et se mimer physiquement au delà de l’imitation, et nous emporte, et se transmet (comme la vie même), et se traduit aussi tout en restant hors de portée, inatteignable sinon par blasphème ; et profanation. Aussi rend-elle fou. Aussi fait-elle pleurer. Aussi, parfois, la déteste-t-on quand on parvient à s’en approcher, comme on déteste ses maîtres – ou sa propre mère. Mais elle nous prend sans douceur. Aussi est-on tenté de la renier en l’adorant : à s’y brûler. Qui a écrit : « Bénissons ce flambeau ! » et l’a entrevue dans une charogne ?

De l’avoir effleurée une fois, ne guérit nullement de cette déception, au contraire. L’on se renie soi-même, plutôt : comment ai-je pu faire cela, cet objet presque beau, ce simulacre dérisoire ? Vive la banalité, la laideur pacifique des jours ! Il faut nous laisser tranquilles ! Devrions-nous pour cela partir incognito, vers quelles Somalies ?

Le roi (Ahasverosh) aime Esther « plus que toutes les femmes ». C’est que la beauté est une. Elle nous parle de l’intérieur de nous-mêmes. Elle ressuscite des voix très anciennes, que l’on préfèrerait ne plus avoir à écouter. Alors « le roi s’affole », il est déjà perdu. Ou bien, s’il sait chanter, il va dire plus que ce qu’il ressent, plus que ce qu’il ne saurait jamais « comprendre ». Devant l’inexprimable le poète sait qu’il est en défaut de pensée. Par exemple, incapable de conclure son analyse du trouble, le poète Giovanni Pascoli (professeur de Lettres) se réfugie dans l’ombre maternelle du latin, sous une ombreuse mère non mortelle, sous le voile protecteur de cette brume vague, seule capable de « cacher les choses lointaines / de cacher ce qui est mort ». Le brouillage du sens – appris à la lecture des Symbolistes français – joue chez lui sur les latinismes, jamais érudits mais bien plutôt de retour à une pré-langue commune, une ingénuité perdue. Délire du « petit enfant » en poésie, chez lui, on le sait. Dans son Passero solitario – un titre piqué à son frère aîné Leopardi –, la résurgence d’un passé enfoui (je ne dirai pas refoulé), de cet aimable et détestable avant, advient comme à l’insu de l’italien dans le flou d’un verbe stupēre transitif (en italien, stupire signifie « s’étonner de »). Il y a l’éclat fugace d’un trésor entrevu dans ce que ne fixe pas sa langue. La religieuse recluse, entendant chanter le « passereau solitaire », reçoit violemment l’écho de l’avant, et toute « pallida, fugace, / stupì tre note, chiuse / ne l’organo… » etc. Certes, latinement, elle produit sur l’orgue en s’étonnant elle-même ces trois notes ; mais en filigrane transparaît aussi une autre lecture plus naïve d’elle « que le son de trois notes saisit de stupeur ». Comme une jeune fille, bien sûr, même si ça n’est pas écrit. Entre grammaire savante et sens (intuitif) immédiat, il y a presque un irréductible, un « indécidable » – comme il fut dit de Mallarmé –, par le flottement de quoi les « mots » ensevelis se laissent fugitivement entendre…

Une traduction doit essayer de préserver cette brume du sens, ce ciel brouillé. Chez Dante même, devant la plus haute vision terrestre (ou, plus exactement, du Paradis terrestre), son guide Virgile se tait, exprimant sa stupéfaction muette, et le texte une dernière fois va céder à la tentation du latin. Au refuge dans la langue de gramatica, celle qui ne vieillirait pas. Tentation vite abandonnée[1]. Pour les modernes, la langue aussi est périssable, comme le reste. La beauté, c’est aussi la pleine lune dans une mousse légère de nuages, vue de derrière des barreaux. Donc, par exemple :

Le passereau solitaire

Toi dans la tour ancienne,
passereau solitaire,
tu essaies ton clavier,
comme en son sanctuaire
moniale prisonnière
l’orgue, à ses doigts légers ;

que, pâle tout-à-coup,
saisit l’étonnement
de trois notes cachées,
dans l’orgue, seulement
trois, fuyant comme mots
ensevelis, en paix.

D’un lointain sanctuaire
qui évoque l’encens
dans ses grands caveaux vides,
par le silence immense
tu envoies tes trois notes,
ô esprit solitaire.

(Giovanni Pascoli, Myricae, 1896

 

Il n’est peut-être pas étonnant que ce poète – contrairement à Dante – ait eu autant de mauvaise fortune en français, aussi longtemps que nos savants ou maladroits traducteurs ont cru devoir privilégier la signification, se condamnant dès lors à la manquer définitivement. Elle est ici dans le flou et le manque, comme chaque fois qu’il y a beauté, mais présente, vivant de cette forme particulière que l’on a nommée parfois pensée-en-poésie.



[1] Je me permets de renvoyer à ma contribution au volume dirigé par M. Zink, Livres anciens, lectures vivantes, Paris, O. Jacob, 2010, p. 169-186.

 

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