Saynète n° 104.2.

 


On ne parlait pas de politique. On parlait de la littérature. Ramon Fernandez parlait de Balzac. On l'aurait écouté jusqu'à la fin des nuits. Il parlait avec un savoir presque tout à fait oublié dont il devait ne rester que presque rien de tout à fait vérifiable. Il donnait peu d'informations, plutôt des avis. Il parlait de Balzac comme il l'eût fait de lui-même, comme s'il eût essayé une fois d'être lui aussi cela, Balzac. Ramon Fernandez avait une civilité sublime jusque dans le savoir, une façon à la fois essentielle et transparente de se servir de la connaissance sans jamais en faire ressentir l'obligation, le poids. C'était quelqu'un de sincère. C'était toujours une fête de le rencontrer dans la rue, au café, il était heureux de vous voir et c'était vrai, il vous saluait dans le plaisir. Bonjour vous allez bien ? Cela, à l'anglaise, sans virgule, dans un rire et durant le temps de ce rire la plaisanterie devenait la guerre elle-même ainsi que toute souffrance obligée qui découlait d'elle, la Résistance comme la Collaboration, la faim comme le froid, le martyr comme l'infamie.

Duras, L'Amant, Paris, Minuit, 1984, p. 84-85

 
 

Hélène Merlin Kajman

04/01/2020

Je dois l’avouer, ce texte me donne des frissons.

Difficile d’expliquer pourquoi en quelques mots, sans garde-fou, sans pas-à-pas critique. Face à ce genre d’impression (et de texte), j’éprouve un besoin d’enquête érudite : chercher des explications historiques, poétiques, rhétoriques, avec précaution, enrober mon commentaire dans la prudence…

D’autant que j’ai du respect pour Duras : j’aime son œuvre globalement, et je reconnais bien son style même ici, où le récit semble si lisse. J’aime ses accès d’indécence ; pas tous, mais les plus inattendus, le genre d’audace qui lui fait faire des embardées avec les choses taboues de son époque alors même qu’elle les emblématisait toutes, et avec si peu de finesse parfois. Et puis j’ai du respect pour ceux qui sont fous de son œuvre : à tout prendre je les préfère à ceux qui la détestent. Et puis aussi, j’ai de la nostalgie pour cette époque où on lisait ses romans quand ils sortaient - quand c’était encore un événement, la littérature… Alors, je voudrais pouvoir prendre du recul avant d’écrire, calmer ce qui me donne des frissons…

Mais je n’ai pas le temps. C’est une saynète, le temps d’une saynète pendant les vacances de Noël au passage de 2019 à 2020 - je ne me rappelle pas complètement qui était Ramon Fernandez, j’ai le vague souvenir que ça fait partie de la vie louche de Marguerite Duras pendant la guerre, pas le temps de creuser, de me souvenir, de reprendre souffle, de comprendre ou d’essayer de comprendre…

Alors, faute de temps, je vais droit au frisson.

Il y a trois « comme » à la fin : une belle figure de répétition qui assène son paradoxe, un paradoxe que Duras réitèrera dans La Douleur un an plus tard. La « civilité sublime » de Ramon Fernandez, il se pourrait bien qu’elle se loge là, dans ce « comme », « toute souffrance obligée » mais aussi toute honte bue, et même qu’elle se loge là avec la littérature : puisque « on ne parlait pas de politique », on parlait donc de ce qui ne divisait pas - « on parlait de la littérature ».

Et là, il y en a un qui parle vraiment bien, et même si bien (de Balzac) qu’on l’aurait écouté toute la nuit – comme on danse et qu’on boit et qu’on fume jusqu’au petit matin pour oublier que ces lendemains-là ne chanteraient pas.

Pour que tout devienne « comme », dans un rire...

Et ce n’est pas n’importe quel rire : c’est celui de la plaisanterie de la civilité sublime d’un homme tout à fait louche (je me souviens un peu …).

Alors, voilà qu’ici, ici, la littérature devient, en un rire et trois « comme », le nom d’une civilité sublime (bizarre, l’usage de ce terme, chez Duras…) qui est le nom d’une connivence louche pour ne pas dire pire, une connivence d’esthètes, une connivence d’initiés où le pur et l’ignoble s’écrasent l’un sur l’autre pour leur plus grande jouissance (Michel de Certeau, « Luder… »).

Alors – alors, non.

Non. Je dis non. Car on peut dire « non ».

On a le droit de dire « non ».

Et j’ai aussi le droit de penser que cet extrait de L’Amant n’est pas de la littérature (je ne sais pas si j’en dirais autant de tout le livre : pas le temps de le relire) : le référent y est et trop lourd et trop léger. L’écriture triche – pas (avec) la langue, comme le voulait Barthes, mais avec l’Histoire (donc avec le lecteur).

Et ce qu’il dit de la littérature me dégoûte. S’il devait s’avérer que la littérature, c’est vraiment ça, alors – alors, quant à faire, moi, je préfèrerais m’en passer.

Je préfèrerais une société sans.

Je préfèrerais Vercors (« L’impuissance », Le Silence de la mer et autres récits, Albin Michel, 1951) à Minuit (pardon pour l’allusion, c’est une saynète, je n’ai pas le temps, allez-y voir).

Je n’ai jamais cru que la littérature se situait au-delà du bien et du mal.

Je ne sais pas si c’est une manière détournée de revenir à une censure morale, comme certains aiment le croire.

Je ne le pense pas. Car je ne cherche pas à dire que la littérature doit être morale.

Mais l’éthos est son affaire (ou bien ce que Jérôme David appelle son « engagement ontologique ») : l’inquiétude du sens, des affects, sans assertivité, sans provocation rieuse, sans connivence trouble, sans jouissance d’initiés.

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