Saynète n° 104.1.

 


On ne parlait pas de politique. On parlait de la littérature. Ramon Fernandez parlait de Balzac. On l'aurait écouté jusqu'à la fin des nuits. Il parlait avec un savoir presque tout à fait oublié dont il devait ne rester que presque rien de tout à fait vérifiable. Il donnait peu d'informations, plutôt des avis. Il parlait de Balzac comme il l'eût fait de lui-même, comme s'il eût essayé une fois d'être lui aussi cela, Balzac. Ramon Fernandez avait une civilité sublime jusque dans le savoir, une façon à la fois essentielle et transparente de se servir de la connaissance sans jamais en faire ressentir l'obligation, le poids. C'était quelqu'un de sincère. C'était toujours une fête de le rencontrer dans la rue, au café, il était heureux de vous voir et c'était vrai, il vous saluait dans le plaisir. Bonjour vous allez bien ? Cela, à l'anglaise, sans virgule, dans un rire et durant le temps de ce rire la plaisanterie devenait la guerre elle-même ainsi que toute souffrance obligée qui découlait d'elle, la Résistance comme la Collaboration, la faim comme le froid, le martyr comme l'infamie.

Duras, L'Amant, Paris, Minuit, 1984, p. 84-85

 
 

Jean-Yves Bergier et Boris Verberk

04/01/2020

Le portrait de Ramon Fernandez est séduisant. Sincère, affable, prévenant, cultivé... Assurément positif. Il apparaît en coup de vent dans le récit : rien d'autre que ces lignes ne lui est dédié. Il permet d'entrevoir, de la société parisienne sous l'Occupation, la frange de la collaboration, occupée de dîners chez Betty Fernandez. Parmi ceux qui fréquentent ces soirées, la plupart ne sont que nommés – Drieu la Rochelle, Brasillach - ; Ramon Fernandez est le seul à être vraiment décrit. Il émerge au milieu d'une foule impersonnelle dans laquelle nous sommes plongés. Qu'est-ce qui semble l'en distinguer ? Ses manières : un art de la conversation, une jovialité, une façon de mettre à l'aise en faisant oublier les pesanteurs... Une « civilité sublime ». Pourtant, quoi de moins sublime que la civilité ? Elle tend à l'ordinaire, à l'attendu, au commun, à l'écoulement serein du quotidien liant les Hommes entre eux. Sublime par comparaison, peut-être : si institutionnalisée, si nécessaire, la civilité peut en devenir insincère, et l'on imagine une masse d'individus pratiquant une vile et veule civilité. Celle de Fernandez serait donc sublime par sa franchise, sa spontanéité, sa transparence, son évidence.

Si attirante, cette civilité procède néanmoins d'un déni certain. Le monde est chassé de la conversation au profit de la littérature, les enjeux de l'époque sont évacués. Quand il salue, Fernandez ne laisse pas de place à une réponse autre que son rire entraînant. Ces manières appartiennent à un temps révolu, sans doute fantasmé, que les dîners des Fernandez perpétuent. On pourrait lui reprocher sa lâcheté, son peu de cas de l'actualité, ses plaisanteries qui refusent tout sérieux. Est-ce dès lors seulement encore de la sincérité ? Son refus de laisser une place dans la conversation à ce qui assombrit pourrait bien être tout artificiel. Un art coupable de préserver les apparences.

L'apparition de ce personnage pose de nombreuses questions. Son déni est si flagrant qu'il se concilie mal avec la vérité de son plaisir. C'est peut-être que sa sincérité réside dans son intention. La « civilité sublime » que pratique Ramon Fernandez ouvre un temps dans lequel les drames ne tiennent plus de place. Mais la sincérité peut-elle faire l'économie de la vérité ? Le texte ne donne aucune réponse. Il invite sans doute davantage à considérer les paradoxes inextricables de comportement que peuvent produire les circonstances les plus lourdement tragiques.

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