Sablier n° 10.1

 

Ce qui nous arrive  n°1
 

Hélène Merlin-Kajman

07/06/2020

 

Je m’imagine en train de converser avec l’humanité entière. Rien moins.

J’ai des antécédents graves : enfant je voulais devenir le premier messie féminin, crucifixion comprise. Bon, je suis juste devenue une intellectuelle, une intellectuelle post-moderne même, qui sait que l’humanité entière, ça n’existe pas, un mythe occidental, et pas des moins dangereux.

Oui, oui, certes… Mais il y a des moments où, sans se le formuler de façon aussi grandiloquente, qu’est-ce qu’on peut imaginer d’autre quand on ne veut ni soliloquer, ni rester à parler dans l’entre-soi ?

Dès la minute d’après bien sûr, il faut en rabattre de toute urgence, en rabattre vraiment, en rabattre impitoyablement. Pas s’imaginer que ce qu’on écrit, c’est pour l’humanité, ni à l’humanité. Pas la prendre pour un destinataire, ni pour une fin - même pas de proche en proche, même pas à une petite échelle. Pas même un minuscule petit bout d’humanité, du genre échantillon valide ou microcosme. Non, rien de tout ça.

En fait, mon imagination grandiose fait allusion à autre chose : un creux à l’estomac, un élan, un désir de sortir, de courir, et en même temps, d’écouter son corps, son lieu, son temps, dans toutes leurs coordonnées les plus humbles et particulières. Mais partageables.

Un jour j’ai lu l’article d’un psychiatre qui portait sur les bouffées délirantes, de celles qui souvent annoncent l’entrée dans la psychose. Le malade, dans un état de très grande exaltation, raconte que soudain, il a été interpellé par l’humanité entière. Comment, c’est variable. Mais il y a toujours ce noyau commun, ce scénario qui met le malade en contact immédiat, en communication directe avec l’humanité entière. Le psychiatre appelait ce noyau « concernement ». Pour lui, chacun en connaissait une version atténuée, parce que, tout simplement nous ne sommes pas seulement des individus. Face à ces phénomènes de « concernement », disait-il encore, le médecin doit réagir à toute allure, gagner la psychose de vitesse : surtout, ne pas interroger le malade sur son enfance, ses origines, ses problèmes, mais le prendre presque à bras-le-corps dans son état présent, là, en partageant avec lui sa certitude, en le rassurant sur cette expérience soudaine d’élargissement massif, de communication démultipliée. Voilà, devait-il lui dire d’urgence, c’est normal, cette croyance, parce que nous sommes tous concernés par le commun, et ce concernement, parfois, déborde, c’est normal, vous n’êtes pas seul, c’est commun de se sentir comme ça concerné…

Je n’ai jamais eu de bouffée délirante, mais j’ai souvent connu quelque chose qui ressemble à ce concernement, quelque chose qui m’a fait aimer le courant unanimiste, par exemple quand, adolescente, je regardais avec un mélange d’angoisse et d’élan les fenêtres innombrables s’allumer le soir en face de ma propre fenêtre : tous ces gens que je ne connaissais pas et qui vivaient, et qui souffraient, et qui riaient, et qui allaient bientôt se mettre à table pour le dîner, toutes ces conversations banales qui allaient s’échanger, ces silences ; et au-delà d’eux, en cercles concentriques dont mon regard et la moelle de mes os étaient comme le centre fatal, d’autres hommes, de plus en plus loin, de plus en plus inconnus, étrangers, exposés au froid, au chaud, au désir, à la violence, aux cataclysmes…

… Ce qui nous arrive…

Parce que ce « nous »-là est troublant : il veut dire ce qui m’arrive à moi en personne et arrive à d’autres, chacun en particulier, puisqu’il suffit de deux pour que ça fasse « nous » ; mais il veut dire aussi ce qui arrive à tous, ou à presque tous, un peu moins, un peu plus - surtout, il ne s’agit pas de capturer ce nous, ces temps derniers tellement allégué ici en France et tellement chamboulé…

L’accueillir juste avant sa bouffée délirante : ça ne serait pas si mal…

… Les premières journées de novembre sont belles et trop chaudes pour la saison, je profite de la campagne, il n’y a pas de fenêtre face à la mienne mais de grands arbres et le soir les nuages deviennent roses et se disloquent, je goûte cette douceur envenimée qui me ramène à tous inévitablement ; au passage, l’humanité, celle à laquelle je pense en tout cas, celle qui n’existe pas mais qui nous concerne, s’est mise insensiblement à vaciller d’inquiétude…

Powered by : www.eponim.com - Graphisme : Thierry Mouraux   - Mentions légales                                                                                         Administration