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Exergue n° 159

 

 

 

La mimesis du corps est ici en peine, voire en panne. On ne peut peindre une verge qu'en la nichant au creux de cuisses rapprochées, comme une petite pelote prise dans la toison: ainsi le fait souvent la peinture classique lorsqu'elle délaisse les feuilles de vigne ou les coquillages. On pourrait dire que c'est la vénusté de la verge (donc sa féminisation). Mais la verge bandée ne peut se peindre (ou se photographier) sans être pornographique, c'est-à-dire sans relever d'une methexis sans mimesis : un contact, une contagion qui dissout la représentation. Le sexe masculin est le joker du nu – mais un joker intraitable, à jamais impropre à entrer véritablement dans le jeu.

Nus sommes [Dans la peau des images] , « Joker », Federico FERRARI & Jean-Luc NANCY

 
 

 

Boris Verberk

13/01/2018

 

 

Au cours d’une promenade dans une galerie de tableaux et de photographies de nus organisée en abécédaire, les auteurs se trouvent face au pénis de Polyphème, à l’instant où le cyclope s’apprête à écraser sous un rocher les amants Adonis et Galatée. Puisque cette verge semble leur barrer la route, ils proposent une description de l’impasse.

D’une manière ou d’une autre, la représentation du pénis manque quelque chose. Soit on le dépeint diminué – non pas que le féminiser serait le diminuer – en le rendant moins ostentatoire, caché derrière ses poils. Soit on le représente en érection – on quitte alors le registre du nu artistique pour entrer de plein pied dans la pornographie.

Dans ces deux cas, la mimesis flancherait. Soit qu’elle abandonne la référence à la verge pour se contenter de la vénusté (dont rien n’affirme qu’elle offre une mimesis de la vulve par ailleurs). La représentation trahirait le référent, par pudeur, puritanisme ou convention, et laisserait une béance un peu ridicule au sommet des cuisses. Soit qu’elle est dissoute par la methexis. La méthexis platonicienne, à l’opposé de la mimesis, ne reprend pas seulement l’idée, elle est participation, et invitation à participer. On voit ici en quoi la methexis sans mimesis décrit bien la pornographie : une image de la sexualité qui n’a pas d’autre fin que d’entrainer dans et de la sexualité.

Ce qui se perd avec la peinture ou la photographie pornographique, c’est le jeu. Il n’y a pas de choix : la Vérité descend trop vite, trop fort, nous atteint trop au cœur. Peut-être est-ce la seule manière d’y accéder, là n’est pas la question. Face à ça, que reste-t-il pour réagir sinon l’excitation ou l’effroi ? Le corps est pris à parti, et il a sans doute son mot à dire, mais il coupe toute autre parole. Un peu comme le joker coupe la mise aux cartes et entraîne la fin de la partie.

Je ne pense pas que tout cela n’est propre qu’au sexe masculin, ni-même propre qu’au sexe, mais passons. C’est l’impasse qui me préoccupe, surtout parce qu’elle n’en est pas véritablement une. En effet, autour du Cyclope Polyphème d’Annibale Carracci, les auteurs parviennent à ménager un espace de jeu pour recevoir la verge. La suite du texte décrit toutes les stylisations du sexe masculin que permet la composition du tableau.

Cet espace proprement transitionnel, je ne suis pas sûr d’y avoir accès sans eux : c’est leur commentaire qui le défriche. Et me permet ainsi de jouer avec la violence du cyclope.