Adage n°3.1. : Loin des yeux... / E. Avian



Adage n°3.1.

 

 
Loin des yeux, loin du coeur.
 
 


Eva Avian

04/01/2020

Pénélope et Ulysse ont aujourd’hui de nombreux moyens de ne pas se perdre de vue, sans bénéfice avéré pour le cœur. Il y a là souvent de quoi le faire trembler (c’est qui le demi-dieu avec toi sur cette photo ?).

Je n’oublie pas Télémaque, que de lointains parents pourront voir grandir par écran interposé (d’abord, Télémaque ne regardera pas dans le cadre, puis il fera « coucou » de la main au patchwork de visages agglutinés de l’autre côté).

Il me semble actuellement plutôt difficile de rester loin des yeux, de tous les yeux. Mais à considérer les « yeux » et le « cœur » comme métaphores de la présence et de l’amour ou du souci de l’autre au sens de se soucier de, il manquera encore, loin des yeux, le quotidien partagé, les plus minces préoccupations communes, la revue de presse amoureuse d’un soir de semaine, la possibilité de tomber l’un sur l’autre par hasard (mettons), la pluie qui ne tombe qu’ici et le soleil déjà couché à l’Est mais encore haut à l’Ouest (ce qu’ignoreront toujours les amants près des yeux, c’est-à-dire d’un même côté du pays).

Il y a pourtant, je crois, une certaine qualité de cœur qui se satisfait bien d’échapper aux yeux, soit d’une absence qui donne l’essor à l’imagination. Stendhal écrit : « Quand le mérite d’un amant pâlit, cet amant doit voyager » (les véritables raisons du départ d’Ulysse pour Troie restent encore à établir). Mais cette absence si pleine, si absolument et si réciproquement adressée, dans le meilleur des cas, n’en a plus, vraiment, que le nom. On l’appellera fantasme ou « cristallisation » : je ne suis pas là pour juger.

Mais vider cet adage de sa charge pathétique n’est pas ce qui me tient. Je demande plutôt : qui adresse « loin des yeux, loin du cœur », et à qui ?

C’est l’adage du porteur de la mauvaise nouvelle : vous verrez. Mais les amoureux n’écoutent que les adages qui les arrangent (voir : « À cœurs vaillants, rien d’impossible »). Une crainte : je ne veux pas voir ça. Une menace : tu vas voir ! Barbara chante : « je ne suis pas de celles qui meurent de chagrin / je n’ai pas la vertu des femmes de marin. »

Un message d’espoir anachronique à qui pense ne jamais se consoler ( à force de ne plus vous voir…) : car alors, l’adage n’aura plus rien à dire.

C’est Calypso qui parle, mais Ulysse la quitte, ne mange pas de lotus en chemin (la plante qui fait oublier le retour), et rejoint Pénélope de l’autre côté de la mer.

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