Adage n°6.1.

 

 
La peste demande un sou : donne-lui en deux et qu'elle s'en aille.
 
 


Hélène Merlin-Kajman

23/03/2020

Ce qui me plaît dans cet adage, c’est l’allégorie, sa familiarité, avec cette scène à deux personnages, la peste réduite à la mendicité pour tromper son monde, mais l’autre est plus malin qu’elle et lui donne deux sous ; alors, elle tourne les talons, mi-contente de l’aumône, mi-déçue de ne pas être entrée...

Oui, mais…

*

- Toc toc toc.

- Qui est là ?

- C’est moi, la peste.

- La peste ????

- Oui, la peste…

- La peste ? Non mais, vous vous êtes trompée d’époque ! On n’est pas dans la science fiction, ça n’est pas drôle du tout ! C’est qui, là, derrière ce masque ? Arrête ta blague idiote, tu ne me fais pas rire.

- Mais si, mais si, c’est bien moi - la peste. Je ne demande pas grand-chose, remarquez. Parce que justement, je sais qu’on n’est plus au Moyen Age. Je ne demande rien qu’un sou, un petit sou…

- Un sou ? Mais c’est déjà beaucoup trop ! Tu me prends pour qui ? Allez, c’est une mauvaise blague, je n’y crois pas du tout, dégage, crétin, je ne sais pas qui tu es, j’ai bien mon idée là-dessus, mais dégage, c’est tout…

*

Bon. Autant en rire. Il y a encore quinze jours, plein de personnes continuaient à se voir, s’embrasser, se serrer la main, se retrouver au café, recevoir les siens. Tout le monde même en fait, sauf quelques personnes de plus de 70 ans, qu’on trouvait un peu touchantes, tandis que les plus lucides amorçaient plus ou moins secrètement des gestes de précaution recommandés par le gouvernement ou glanés sur internet. En gros, oui, c’était ça. Et voilà qu’aujourd’hui, tout le monde ou presque ne souhaite qu’une chose : le confinement. Tout a basculé en quelques jours. Le saut dans l’inconnu. Les coups de téléphone répétés à ceux qu’on aime. L’attention panique aux sensations du corps, aux sons de la gorge, de la poitrine… Et les cauchemars éveillés par les bouffées d’angoisse, le jour, la nuit – la nuit !…

Je relis l’adage. Il ne me fait plus rire soudain. Une main griffue me tord les viscères. J’ai envie de crier : « mais c’est la peste, malheureux ! Tu vas lui toucher la main en lui donnant tes deux sous. Et d’ailleurs, si elle est là, c’est qu’elle a déjà pris quelque chose ! Bien sûr qu’on va lui donner deux sous – notre confinement ! Et pourvu que ça suffise ! »

*

« Tu exagères, me dis-je alors à moi-même, ça n’est pas la peste. »

C’est vrai, ça n’est pas la peste. L’évidence me rassure…

Pas pour longtemps…

*

En fait, bien sûr, l’adage ne fonctionne pas. Il m’a fait rire, mais il ne fonctionne pas. C’est qu’il convoque une mémoire, pas un présent. Son sens symbolique (la peste comme symbole de tout malheur), ici, entre en collision avec son sens littéral : ça n’est pas la peste, mais c’est une pandémie d’un nom inconnu, Covid-19, causé par un coronavirus.

*

Et puis, je me ravise encore.

Cet adage, il a quand même une vertu, me dis-je en moi-même, celle de nous rattacher à l’histoire immémoriale de l’humanité, cette humanité à laquelle il va falloir, dans les prochaines semaines, arracher tout le meilleur dont elle est capable...

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