Adage n°21.2.

 

Mieux vaut prévenir que guérir.
 
 

Hélène Merlin-Kajman

09/01/2021

 

Il est curieux, cet adage. Les deux verbes en balance ne dessinent pas une catastrophe : si le pire, c’est de guérir, on se demande vraiment pourquoi dépenser sa salive. L’affaire méritait-elle un adage ?

Mais le doute s’infiltre. Les adages sont des consolations, des avertissements : ils ne se détachent pas sur fond d’optimisme. Cet adage-ci veut parer à une menace, c’est évident. Du reste, je vois bien à qui je pourrais l’adresser : à cet ami, par exemple, qui s’obstine à crier à la dictature face au confinement ; à cet autre, qui fait fi des panneaux interdisant la baignade en ce jour de tempête ; ou à cet autre qui n’a pas changé le tuyau de gaz de sa cuisinière depuis vingt ans. Et à tant d’autres, qui ont le don de me hérisser. Mon usage, furieux, maladroit, de l’adage voudrait seulement leur signifier que ça n’est pas moi qui suis folle (j’ai la Sagesse des Nations derrière moi), mais eux et leur toute puissance. Oh, je sais bien que mon adage ne les convaincra pas. Sa parade est légère face à leur déni du réel. Mais son évidence me rassure, elle calme mon inquiétude. Guérir ? Non, prévenir. Enfin, si, guérir aussi, en prime. Enfin, non : si le système de santé s’effondre, si tu meurs noyé, si tu provoques une explosion dans ton immeuble : toute guérison est pulvérisée ! Donc, prévenir, sans attendre de voir…

  Comme si souvent les adages, celui-ci repose sur une paronomase – un jeu sur les sons : prévenir, guérir. Sa musique est légèrement euphorisante. Mon cerveau n’en fait pas moins le travail logique. Guérir n’est pas si optimiste qu’on pourrait le croire, puisque qui dit guérir dit être malade. Et guérir, ça ne marche pas à tous les coups. Du reste, la maladie est-elle chose si indifférente que guérir puisse passer pour un bien presque égal à l’attitude qui en protège ?

Oui, mais qui te dit que je serais tombé malade ? Mieux vaut… : c’est un conseil pratique, pas une loi scientifique. Alors…

Comme toutes les peureuses, je suis une fervente adepte de la prévention. Encore faut-il que la prévention soit sage, c’est-à-dire rende sage. La prudence est une intelligence de la situation. Mais il y a des préventions qui causent des maux parce qu’elles désapprennent les précautions.

  Le jour où j’ai acheté des rollers à l’un de mes enfants (il y a vingt-cinq ans), le vendeur m’a immédiatement suggéré d’acheter aussi des genouillères, des protections pour les coudes, pour les mains, les poignets, un casque. J’ai cru qu’il voulait seulement me faire dépenser plus d’argent et je me suis insurgée. Il m’a dit alors qu’il était obligé de me proposer ces objets parce que je pourrais me retourner contre lui si mon enfant avait un accident sans en porter et sans que j’en aie été avertie. Ces considérations imprévues m’ont immédiatement angoissée : quelle attitude adopter pour me conduire en bonne citoyenne, en bonne mère (devinez…) ?

Plus tard, j’ai vu comment les enfants faisaient du roller : sans prudence aucune. Ils allaient comme des bolides, tombaient, se jetaient les uns contre les autres, se lançaient des défis : qui foncerait contre ce mur ? Qui dévalerait ces marches ? Et dans la rue, ils montaient ou descendaient d’un bus en roller sans qu’aucun parent les tienne par la main. Les protections protégeaient. Sauf de soi-même.

 

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