Adage n°21.1.

 

Mieux vaut prévenir que guérir.
 
 

Natacha Israël

09/01/2021

 

La prévention a mauvaise presse.

Le confinement n’empêcherait pas la diffusion d’un virus mais, pseudo-remède appliqué à des gens sains, ce serait une mesure injuste imposée de l’extérieur – une méchante transcendance. Pourtant, en contexte de pandémie, beaucoup d’individus se confinent de leur propre chef en attendant que le remède soit connu. Le (méchant) virus, plutôt qu’un (méchant) gouvernement, les accule à s’isoler pour se préserver de la maladie et préserver les autres de leur éventuelle contagiosité. Bien sûr, comme le rappelle F.P. Wilson dans La Peste à Londres au temps de Shakespeare, un malade est aussi parfois celui qui songe : « foutu pour foutu, allons à la taverne » ou « je serai plus en sécurité à la campagne, bye-bye Londres ! » ; il peut alors contaminer les autres clients de la taverne ou les campagnards non infectés, sachant que les premiers sont venus à la taverne en croyant se changer les idées et que les derniers, qui boivent aussi parfois à la taverne pour oublier l’épidémie, voient d’un mauvais œil cet afflux de citadins (à moins que leur commerce n’en soit un peu stimulé). Beaucoup d’entre nous entrent aujourd’hui encore dans l’une de ces catégories, lesquelles n’épuisent pas la variété des réactions possibles face au mal qui menace, qu’il s’agisse d’un virus ou d’un autre danger lui-même visible ou invisible (« Jack l’éventreur », pollution, empoisonnement, irradiation, j’en passe).

Prévention et précaution n’en restent pas moins les plus suspectes. De fait, comment prévenir un mal sans en susciter un autre ?

L’adage semble trancher à l’excès – comme souvent les adages, solutions immanentes à un problème trop complexe pour se dissoudre dans leur formule. Pourtant, celui-ci n’excite pas mon animosité. Je tombe d’autant plus vite d’accord avec lui que la prévention s’applique aussi à l’excès de prévention : oui, la prévention peut se révéler pire que le mal, c’est qu’il faut prévenir autrement, non pas renoncer à « prévenir plutôt que guérir » ; non, la prévention n’exclut pas la guérison du mal qui a su s’immiscer ; oui, la prévention est d’abord une affaire individuelle : je suis prévenante, y compris avec moi-même, en portant ce masque qui ne dissimule pas mon visage (c’est seulement dans un monde où nous n’aurions vu, depuis la naissance, que des visages masqués qu’autrui pourrait m’apparaître sans visage et que je lui apparaîtrais semblablement sans visage) ; oui, je consens à ce que ma liberté, ne fut-ce que celle de reprendre mon souffle, soit diminuée, mais pas comme on se soumet extérieurement à un Maître ; oui, ce consentement-là signale l’exercice de ma liberté dans le contexte de la pandémie ou, plutôt, de ma liberté dans le contexte de la civilité. Parce que, oui, prévenir c’est souvent porter un masque (pour se préserver soi-même et préserver l’autre de sa propre violence), regarder où l’on met les pieds et les mains, penser à ceux qui ne sont pas à la fête, se souvenir de ne pas faire « cavalier seul » (ce que demandent raisonnablement, par exemple, les militantes féministes à leurs « sœurs », toutefois en exigeant aujourd’hui un peu brusquement que tombent sans attendre tous les masques protecteurs) ; oui, la prévention a un rapport avec la civilité et la littérature : la seconde nous affecte, parfois en nous blessant, rarement nous flatte (sinon, est-ce de la littérature ?), en nous permettant cependant de faire bonne figure, si besoin de garder le masque, le temps de guérir, pas directement grâce à elle mais grâce à la médecine, ou… juste le temps d’apprendre individuellement à prévenir (plutôt que guérir).

 

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