Adage n°2.3.

 

 
Les chiens hurlent, la caravane passe
 
 


Michèle Rosellini

07/12/2019

 

Les chiens… Quels chiens ? Sur quelle scène nous projettent ces deux propositions juxtaposées, usées par l’évidence de l’adage qu’elles composent ? Nul ne songerait à voir dans cette « caravane » l’habitacle mobile qui, depuis que les vacanciers l’ont délaissé, abrite à la périphérie des villes les « gens du voyage », comme on appelle hypocritement ces populations reléguées que tout empêche de voyager. Non, c’est bien la longue file de chameaux bâtés et chargés se découpant sur l’horizon désert que dessine notre imaginaire nourri des clichés du cinéma et de la BD ; et les chiens, sédentaires quant à eux, sont les gardiens des hameaux ou des campements que longe la caravane. Ainsi l’origine orientale de la phrase survit à travers son usage proverbial, trivial voire cynique. Quand elle est convoquée dans la conversation, c’est le plus souvent par celui ou celle qui prétend poser un acte, affirmer une conduite ou poursuivre une entreprise sans égard aux critiques et objections de son entourage ou de la société. Dans un dessein d’émancipation, de provocation, ou de transgression ? c’est selon… Mais quoi qu’il en soit, la « caravane » qui passe, c’est le moi en majesté avançant du pas lent et sûr des souverains du désert.

Or un détail de vocabulaire dérange l’allure familière de la phrase et la scène si nettement campée : ici les chiens « hurlent », alors que dans ma mémoire ils aboyaient. Oui, « les chiens aboient, la caravane passe », c’est sous cette forme que j’ai retenu l’adage. La scène ainsi évoquée était débonnaire : il est dans l’ordre des choses que les chiens aboient au passage d’un intrus, il en va de leur rôle de gardien d’un terrain ou d’un territoire. Ils alertent les maîtres, mais si ceux-ci n’interviennent pas, alors l’étranger peut poursuivre son chemin. À défaut d’un entraînement spécial, les chiens n’attaquent pas, la peur les tient à bonne distance. Mais « hurler » en revanche n’est pas dans l’ordre ordinaire des choses. Quand un chien se met à hurler (une éthologie sommaire nous l’a appris), c’est qu’il recontacte sa nature originelle de loup dans une situation exceptionnelle : le hurlement du chien n’a pas pour fonction, comme celui du loup, de rameuter la horde, il exprime un désarroi insurmontable. Le chien qui aboie se sent sans doute puissant, et, pour le moins, utile, le chien qui hurle manifeste son impuissance devant ce qui le dépasse. On dit communément qu’il « hurle à la mort », une expression qui prend acte de ce qui dans toute existence est sans recours : l’approche de la mort, celle d’autrui comme la sienne propre. Alors qu’en serait-il d’une caravane dont le passage ferait hurler les chiens ? Serait-elle porteuse de mort, ou vouée à la mort ? Ici la rêverie autour de l’adage fait surgir d’autres scènes. Métaphysique : la « recrue continuelle du genre humain », selon Bossuet ; politique : les longues cohortes des migrants.

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