Adage n°2.1.

 

 
Les chiens hurlent, la caravane passe
 
 


Léa Figueras

07/12/2019

 

Les chiens hurlent – ou aboient – et la caravane passe. Je l’ai souvent entendu comme un synonyme de « Laisse tomber. Cela n’en vaut pas la peine » ou « Tu vaux mieux que ça, rappelle-toi, tu es une caravane et tu passes au loin des corniauds qui crient ». Et si nous les regardions autrement ?

J’ai une dizaine d’années. Cela se passe pendant la promenade dominicale. Au détour du sentier, un chien nous fait savoir que nous passons un peu trop près de la tanière de ses maîtres. Ce chien, de la somptueuse famille des clébards, des corniauds mal lunés, des purges notoires, des saucisses sur pattes qui trompent leur petitesse par un aboiement aussi strident que tenace, l’aboiement de Cerbère lui-même, ne se contente pas de défendre sa porte d’entrée. Ne se contente donc pas d’un simple jappement agacé qui aurait fait discrètement accélérer la petite troupe. Non. Lui, il sort de son terrain, franchit la porte de sa zone de surveillance. Il prend son élan, sur ses courtes pattes, et son cri affreux nous poursuit jusque sur le sentier. C’est qu’il a décidé qu’il ne nous lâcherait pas. Le chien hurle, la caravane avance, mais l’histoire n’en reste pas là. Il aura fallu s’arrêter et le cajoler pour qu’il nous laisse passer. Finalement, ce petit chien n’aurait-il pas obtenu ce qu’il voulait vraiment : nous retenir ?

D’avoir été cette caravane qui passe, je préfère m’arrêter sur le chien, laissé derrière. Au fond, c’est son histoire à lui qu’on ne raconte pas avec cet adage. La sympathie va tout de suite à cette caravane bienheureuse qui aura continué sa route malgré la rage, malgré la jalousie, malgré les grognements des chiens casaniers. C’est qu’ils ne sont pas tous de la trempe de cet hargneux et entêté Jack Russel terrier. Certains restent en bordure de chemin, sombres et moroses laissés pour compte. Alors pourquoi hurlent-ils ? Ont-ils peur de celui qui passe, qui traverse mais ne s’arrête pas, qui ne fait que frôler les quotidiens des sédentaires ? Les chiens vocifèrent-ils la peur qui se murmure dans toutes les campagnes des gens de pays : cette caravane-là, elle n’est pas d’ici ? Ou plutôt… une dernière possibilité me rappelle au sang ancestral qui coule dans les veines de nos chiens. Il sommeille en eux, le loup primitif. Celui qui connaît l’errance et la faim. Celui qui n’a jamais eu peur des kilomètres parcourus.

Maintenant que je ne suis plus sur ce chemin, haletante de devoir distancer le canidé, je repense à ce souvenir avec le sourire. Je laisse la caravane et je choisis les chiens qui aboient en signe des reconnaissances des sans-terres et des errances des lendemains. Je choisis les chiens qui font leur travail en signalant le passage des étrangers devant la tanière des maîtres et qui se souviennent qu’ils ont été de ces êtres de passages. Je choisis les chiens qui aboient autant pour alerter que pour faire signe à celui qui ne s’arrête pas. Ils le reconnaissent. Ils hurlent et c’est comme un lien instantané entre celui qui passe et ceux qui restent.

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