Adage n°19.2.

 

Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse
 
 

Hélène Merlin-Kajman

06/11/2020

 

C’est étrange, l’image née de cet adage est si forte pour moi qu’elle me rend incapable d’appliquer mon intelligence à son sens symbolique. J’entrevois une cruche, tenue par une femme un peu floue, peut-être sculptée mais toute prête à s’animer, versant de l’eau dans un bassin comme d’une corne d’abondance ; l’instant d’après, c’est une fontaine de conte où une belle jeune fille va puiser sans s’apercevoir qu’une fée cachée guette ses gestes. Qui donc tient la cruche ? L’incertitude ne lève pas plus d’objection que dans les rêves où les êtres se métamorphosent sans qu’on s’étonne. Mais je ne vois pas de cruche cassée. Je ne vois pas le ruisseau plein de pierres où elle serait d’abord « allée ». Ni le torrent que, peut-être, elle a dévalé et qui l’a trop brutalement charriée. A moins que ça ne soit un geste brusque d’une main heurtant la margelle du bassin, lâchant l’anse ou le col ? Non, rien de ce genre ne s’enchaîne, les cruches de ma fantaisie ne cassent pas...

En fait, je sais à peine ce que veut dire, pour une cruche, « aller à l’eau ». Je ne suis pas certaine d’avoir jamais cassé une cruche, et pourtant, j’en remplis une quasi quotidiennement depuis l’enfance. Est-ce qu’elle « va à l’eau » quand je la remplis ? Mon image née de l’adage est tout autre, un décor bucolique que rien ne précipite à la catastrophe.

Il est vrai que je ne l’ai jamais entendu dans la bouche de qui que ce soit, et je ne me souviens pas de l’avoir un jour prononcé. C’est peut-être pour cette raison que son image vit sa propre vie indépendante dans mon imagination, sans souci de sa possible application morale.

Mais peut-être est-ce pour une autre raison. Ce qui me frappe dans cet adage, une fois mon attention fixée sur son sens moral, c’est son incroyable plasticité symbolique. Tout peut y passer. Les plages estivales surpeuplées de l’été, les fêtes nombreuses de la jeunesse ? Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle nous reconfine. La critique de l’ethnocentrisme, la défense du multiculturalisme ? Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin, elle justifie le terrorisme islamiste. Cette liberté d’expression dont les caricatures de Mahomet sont devenues l’emblème ? Tant va la cruche à l’eau qu’à force d’insulter les populations musulmanes, elle lève de nouveaux djihadistes. Sans parler de l’enfant qui s’est goinfré de chocolat et de pain beurré ! Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin le voilà saisi d’indigestion. Ni oublier la jeune femme légère qui ne recourt pas à la contraception (je modernise) : tant va la cruche à l’eau qu’à la fin la voilà enceinte sans même savoir de qui est l’enfant...

Du sujet le plus minime au sujet le plus grave, la cruche voyage au gré de raisonnements arbitraires. Elle change de forme, de grosseur, de façon de se briser, et l’eau change sa source et son flux, peu importe. L’essentiel, c’est la loi : la cruche se casse, c’était couru d’avance à ce rythme-là, cet excès, cette répétition ; et c’est bien fait pour elle. Peut-être même qu’on s’en lave les mains (dans une autre eau).

Toutes ces cruches vaseuses, cela fait beaucoup de boue en fin du compte. Beaucoup de causalités-cruches. C’est l’intelligence qui se casse le nez. Peut-être que c’est à ça que ma rêverie résiste.

 

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