Adage n°19.1.

 

Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse
 
 

Eva Avian

06/11/2020

 

Il faut être une cruche pour s’exposer la fois de trop au péril dont on a déjà réchappé. Avoir l’avidité d’une cruche pour demander plus que sa part, retourner à l’eau à la hâte parce que l’on sait confusément que si l’on s’attarde le coup d’arrêt sera sans appel, la naïveté d’une cruche ou de l’enfant pour tenter le diable à coup sûr et je m’explique cela par le plaisir particulier qu’aura tout de même goûté la cruche.

Ainsi de la cruche qui vous parle. Enfant, lorsqu’à la cantine de l’école on m’avait (fermement) invitée à goûter un peu de céleri rémoulade avant de dire que je n’aimais pas, je ne m’étais pas contentée de verser le contenu de mon assiette sous la table à la dérobée, mais encore j’avais demandé à être resservie avant de répéter la même opération, comme les criminels qui ont une fois goûté à l’ivresse du crime, et trop confiante, comme eux, mais moins discrète à l’évidence vu que l’on m’avait prise sur le fait. Punie !

La cruche bénéficie de la chance du débutant. Après quoi, elle tombe sous la loi mathématique du « faut pas pousser » et celui qui prononce l’adage ne paraît pas trop mécontent, il avait bien prévenu : voilà le résultat, à la fin, elle se casse, au final, les imprudents, les avides, les ambitieux et les enfants qui ont cru passer sous le radar sont pris.

 

Et qui tient la cruche, je ne le sais pas, il faut des mains pour la mettre à l’eau, pour seconder le désir de la cruche, ou que la cruche ne soit que l’instrument de ce désir, et s’il est de grandes cruches dont les avidités sont planétaires et que jamais l’on ne casse, il me semble que ce sont les élans des toutes petites cruches qui sont sanctionnés les premiers, et c’est pourquoi je n’ai pas caché ici ma sympathie pour la cruche.

Mais encore, comme il n’y a plus ni véritable cruche ni eau vive autour de moi, je ne retiens vraiment de cet adage que son tant-va-la auquel j’ai envie de donner un compagnon, une autre expression toute faite, tant-va-la que tout part à vau l’eau, tant-va-la-la-vau-l’eau, et à la fin, en vertu de cette musique, la cruche en réchappe : elle se taille, ciao.

 

[Un autre jour.]

Impossible de ne pas tenir compte du temps, je veux dire des temps « qui courent », dans la rédaction de cet adage. Il m’est difficile de relire mes propres mots sans désirer renouveler l’affirmation de mon doute quant à cette causalité trop simple qui conduit vite à séparer entre ceux qui auraient ignoré la prudence en toute conscience et ceux qui l’avaient bien dit, à plus forte et suffisante raison quand la conséquence en est tragique.

Je conclurai autrement : à la fin, les cruches sont usées et n’en voient pas vraiment le bout.

 

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