Adage n°18.1.

 

Le pire n'est pas toujours certain.
 
 

Hélène Merlin-Kajman

03/10/2020

 

Certains adages sont d’une telle évidence qu’on se demande vraiment à quoi ils servent.

Dans le cas de celui-ci, c’est criant. Il suffit de le mettre à l’épreuve de son retournement : personne ne peut croire – sauf, peut-être, dans un contexte bien précis et désespéré et connu de tous – que « le pire est toujours certain ». Et qui ne sait pas, d’expérience, que le mieux n’est pas toujours certain ? Bref, que le pire arrive – mais pas toujours (pas avec la régularité d’une loi) ?

Peut-être est-ce vrai de tous les adages : ils ne nous apprennent rien. C’est pourquoi ils sont « la Sagesse des nations ». Ils ne sont pas destinés à accroître nos connaissances, mais à nous parler. Un adage combat la détresse, brise l’isolement. Parfois, bien sûr, il flatte l’aveuglement ; il réconforte en dépit du bon sens, de façon stupide et butée ; il prêche la résignation, endort la vigilance. C’est pourquoi, depuis les Lumières disons, un peu avant peut-être, il a mauvaise réputation.

Mais je crois que celui-ci, « Le pire n’est pas toujours certain », échappe à ces reproches. Il vise à communiquer de l’énergie plutôt qu’à en ôter. Il dit de relever la tête, d’affronter les obstacles, le danger, avec courage sinon avec confiance.

Pour le comprendre, je puise dans le soulagement qu’il me procure. Je sais qu’il ouvre en moi un dialogue avec une présence, une figure protectrice, celle qui me tiendra la main, m’épongera le front, humectera mes lèvres le jour de ma mort, si tout ne va pas trop mal (et pourquoi non ? Le pire n’est pas toujours certain !).

La mort : bonne piste.

Elle est certaine, elle. Est-elle le pire ? En un sens, oui. Mais l’adage ne nie pas l’existence du pire. Il ne dit pas : « circulez, il n’y a rien à voir ». Il suggère seulement de ne pas rester bloqué.e dans l’horreur sans limite. Je vais mourir, ok. Les êtres que j'aime vont mourir aussi, avant moi, après moi, qu'est-ce que ça change? Mais il y a des modes de mort pires que d’autres (avec toute une gradation dans l’empirement du pire). Souvent, tout mon être s’affole en pensant à ça. Alors, l’adage me prend la main et la presse doucement : « du calme, du calme, le pire n’est jamais certain », murmure-t-il d’une voix ferme et apaisante. Il proteste. Il assure. Et ici, assurer rassure.

Ce qui est certain, dit-il, c’est que le pire – c’est-à-dire en fait le pire du pire – existe. Personne ne prononce l’adage quand tout va bien : on est déjà un peu dans le pire quand on a recours à lui.

Remarquez aussi qu’en fait, il ne dit rien du « mieux » : il ne statue pas sur son existence. On peut même croire qu’il le respecte : ça n’est pas lui, l’adage, qui arrêterait en plein élan quelqu’un en train d’œuvrer à du mieux, en lui disant : « Halte ! Le pire n’est pas toujours certain ». Il n’est pas un ordre, pas même un conseil. Il est seulement une phrase qui rappelle quelque chose qu’on sait, dans un moment où on se sent coincé, où on se laisse gagner par la paralysie et qu’on se terre dans un coin intérieur calciné.

Voilà : c’est un rappel. Une main tendue. Quand on l’entend, on n’est plus seul.

Et puisque le pire n’est pas toujours certain, c’est que la situation nous requiert.

A nous de jouer, en somme.

 

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