Adage n°14.3.

 

 
Une hirondelle ne fait pas le printemps
 
 


Michèle Rosellini

03/05/2020

 

Longtemps je me suis émerveillée de lire cette phrase chez Aristote : elle illuminait l’austère discours moral d’un bref éclat du monde sensible. Mais n’était-elle pas déjà pour le philosophe un adage, un fait d’expérience réduit à sa valeur exemplaire ? Du moins l’entendons-nous aujourd’hui comme un exemple porteur d’une mise en garde : ne pas se fier à des indices trop ténus pour régler notre conduite sur la situation qu’ils semblent annoncer. Pourtant la lecture que je persiste à faire de la phrase fait exister l’hirondelle, en écho à mes propres expériences du monde sensible.

Au début des années 80 j’enseignais à Oujda, une ville marocaine rurale à la frontière avec l’Algérie. La salle de cours où je retrouvais mes étudiants professeurs stagiaires, bien que dans un bâtiment neuf, était dépourvue de tout système de chauffage, l’architecte ayant probablement estimé que le soleil entrant par les larges baies en tiendrait lieu. Aussi au sortir d’un hiver que nous avions traversé emmitouflés, eux dans des djellabas en drap de laine et moi dans un vieux manteau de fourrure, voyions-nous avec joie l’hirondelle qui avait construit son nid sous l’auvent d’une fenêtre revenir l’occuper. Son retour annonçait imparablement la hausse de la température, l’éclosion des fleurs et la multiplication des insectes. Assurément elle n’était pas revenue seule du sud de l’Afrique : nous en avions la preuve dans les vols serrés de ses congénères sur les champs alentour, mais sa seule silhouette entraperçue, flèche noire sur le bleu du ciel, suffisait à nous réjouir, dans la certitude d’une prochaine détente de nos corps transis. Cette hirondelle unique était-elle « hirondelle de fenêtre » ou bien « hirondelle rustique » ? Je ne l’ai pas observée d’assez près pour parvenir à la reconnaître parmi les 94 espèces énumérées sur la fiche wikipédia. Mais, après l’avoir consultée, il faut me rendre à l’évidence : « l’hirondelle » n’existe pas, les hirondelles concrètes sont multiples, mais vouées à disparaître par l’éradication des insectes.

D’autres oiseaux reviennent ces jours-ci dans les villes désertées par les voitures : dans mon coin de « presqu’île », les pigeons qu’on croyait décimés et les goélands remontant de la Méditerranée en quête de nourriture. J’ai même vu s’abattre sur un toit proche une volée de corbeaux croassant énergiquement : vision troublante qui m’a rappelé les images du film d’Hitchcock, ces files de corbeaux à l’affût sur les lignes télégraphiques. Et si ce film était prémonitoire des catastrophes générées par notre rapport dénaturé à la nature ? On ne sait plus aujourd’hui s’il faut espérer ou redouter la présence des volatiles parmi nous. Les chauves-souris contraintes d’élire domicile à la lisière des agglomérations chinoises hantent notre imaginaire de l’épidémie. Quel monde imprévisible annonce ce printemps si particulier que nous sommes en train de vivre ?

 

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