Adage n°11.2.

 

 
Il est doux d’assister de la terre aux rudes épreuves d’autrui
 
 


Hélène Merlin-Kajman

20/04/2020

 

Laissons le « doux » comme une exagération qui, aujourd’hui, ici, ne me concerne pas.

Encore que. Au début du confinement, on a entendu des voix pour se réjouir d’une situation où chacun trouverait à se ressourcer. On allait prendre le temps d’écouter chanter les oiseaux – car ils chantaient, et tellement mieux dans le confinement ! La nature reprenait ses droits. On se mettait à admirer le ciel que les avions ne traversaient plus, à goûter la lumière que la pollution n’altérait plus. On pouvait jouer avec les enfants, cuisiner. On allait relire les classiques...

Bien sûr, personne n’effectuait la corrélation établie par l’adage entre cette douceur retrouvée et les « rudes épreuves d’autrui ». Mais quand même. La douceur retrouvée dans le confinement dissimulait qu’il signifierait (et signifie encore) un cauchemar pour beaucoup. Elle permettait d’oublier.

A la vérité, l’adage ne m’intéresse pas à la lettre ; et pas davantage comme métaphore de la sagesse, qu’elle soit épicurienne ou stoïcienne, chrétienne ou de n’importe quelle autre école ou église. Il m’intéresse par ce qu’il inquiète.

Je suppose ne pas être la seule à avoir fait un rapide calcul quand, en janvier ou en février encore (il y a un siècle), des autorités sanitaires variées ont affirmé que seules les personnes âgées et les personnes fragilisées sur le plan de la santé seraient vraiment menacées par la nouvelle maladie. Les enfants, les jeunes, ne risquaient rien.

Doux coronavirus : il respectait l’ordre des générations. Il allait juste précipiter des morts, à peine en causer (on a même entendu dire que de toute façon, ces morts seraient morts dans l’année)…

Etait-ce une information ? Sans doute, même si elle s’est révélée quelque peu fausse sur les bords. Mais c’était aussi une insinuation, une incitation, à laquelle je ne vois pas trop comment on aurait pu résister. Dans un for intérieur clandestin, chacun (ou du moins tous ceux et celles qui comme moi ne sont pas des âmes parfaites), a fait un tour d’horizon : est-ce que j’en fais partie ? Qui, parmi ceux que j’aime ? Où vaudra-t-il mieux vivre ?...

Peu importe les réponses… C’est le calcul, inévitable, qui m’interroge, c’est lui que l’adage rappelle à ma conscience… C’est l’inévitable géométrie variable d’autrui.

Mais ce n’est pas désespéré. Car au bout de ce calcul si terriblement personnel (et si périlleux d’un point de vue rationnel), je peux, autant par rapprochement que par différence, penser avec vérité à autrui…

 

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