Adage n°11.1.

 

 
Il est doux d’assister de la terre aux rudes épreuves d’autrui
 
 


Marie-Dominique Laporte

20/04/2020

 

L’écrivain serait-il ainsi fait ?

Pour commencer, je suis persuadée qu’on peut écrire dans la tempête ; mais ce geste ne pense pas à la littérature, je crois : il n’est pas la main qui frappe la lettre, celle qui reste, et il ne le sera peut-être jamais. En revanche, il témoigne du mouvement de celui qui, au cœur de l’épreuve, donne un corps à sa psyché : il l’attache au mât, il écrit avec les ongles s’il faut - il défend son humanité, il a encore des mots.

C’est Robinson. J’observe sa fortune ces dernières années ; mais si, au bord du lac Baïkal, le paysage garde l’eau de Speranza en mémoire, dans la cabane de Sibérie, l’alcool coule à flots. Robinson qui débarque avec ses vivres ? et prend la plume ? La pose est sévère - à moins que ce ne soit moi.

Je me retrouve davantage chez Marlen Haushofer lorsqu’elle imagine Le Mur invisible. L’héroïne se réveille, solitaire, et, dans la forêt autrichienne, se cogne avec effroi à une paroi transparente. Au-delà, le monde est pétrifié. Pas un vivant. Très vite, elle écrit comme pour dire son tourment à un autre, pour retrouver par elle-même la douceur d’une réponse. Le geste me semble maintenant créer un espace sensible et sincère, qui atténue les distances, déroule un temps où soi-même précède autrui, lequel se dirige vers une multitude d’autrui, de lecteurs, sur le même trajet.

On peut écrire et prendre la pose : on assiste aux rudes épreuves d’autrui, ou on prend son élan, et on assiste autrui dans ses rudes épreuves. Question de responsabilité. Enfin, je respire. Cependant, je n’aime pas beaucoup ce que je fais : formuler une alternative, pour comprendre. Comment tout concilier : l’épreuve, la douceur, soi, autrui, la littérature et ce qu’on en fait ?

Werner Herzog répond sans réfléchir. Il marche, de Munich à Paris. Il tient un carnet. La vie de son amie Lotte Eisner est en danger. Il refuse. « Pas maintenant. » Il se met en route « avec la certitude qu’elle vivrait s’[il] allai[t] à pied. » Je sais que je vais approuver l’adage : la direction me va. Deux mois s’écoulent. La Eisnerin est moins souffrante. Il aimerait qu’elle ne sache pas son épreuve, pour venir, mais elle ne l’ignore plus. En mai 1978, il fixe Sur le chemin des glaces, et il garde, du sourire de son amie : « elle savait que j’étais de ceux qui marchent, et, partant sans défense. (…) Quelque chose de doux traversa mon corps exténué. » Pour elle, il est bon d’assister au spectacle de Werner, éprouvé par les chemins, parce qu’il est là ; pour lui, il est heureux de voir la maladie de Lotte fléchir devant un sourire : c’est qu’elle est là. La douceur et l’épreuve sont en présence, partagés, enfin réunis par la façon singulière que cet homme a eu d’écrire, dans ce geste pour l’épiphanie.

A cette époque où on ne peut marcher plus d’une heure chaque jour, je relis/ie Herzog. Je n’ai pas l’ombre d’un doute : il est repassé par la Lorraine, au moins pour ce monsieur qui lentement prend l’air, pour ceux qui avancent d’un pas ferme, pour me dire « va », pour nous rappeler de nous préparer à aller, quand les portes de la ville s’ouvriront.

 

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