Adage n°10.2.

 

 
Tout le monde sait naviguer par temps calme
 
 


Hélène Merlin-Kajman

12/04/2020

 

Les adages sont-ils toujours des fragments de dialogue, malgré leur apparence définitive ?

J’entends ici qu’une voix ironique arrête ce fanfaron qui pérore, qui se vante d’avoir trouvé des solutions à des problèmes particulièrement faciles à résoudre, ou qui prétend au contraire que, dans telle situation difficile pour laquelle il n’a pas été sollicité, il aurait su, lui, trouver quoi faire, et tellement mieux…

J’entends que, derrière son ironie, la voix choisit l’adage pour en atténuer gentiment la charge, tamiser son exaspération, esquiver l’affrontement, rappeler à la réalité, demander de la patience, etc.

Mais au-delà de ce minuscule instantané de dialogue, je ne sais pas bien, aujourd’hui, à quoi rapporter cet adage.

Mon livre mentionne qu’il est latin, qu’il est repris par Erasme, que toutes les langues européennes le connaissent, et qu’en français il est plus joli que sa traduction : « En temps calme chacun est marinier ». Enfin, qu’il signifie que c’est la tempête seule qui révèle son homme ou sa femme.

Mais j’ai du mal à le comprendre.

Déjà moi je ne sais pas toujours naviguer en temps calme. Il arrive qu’une vaguelette ait raison de mon imagination. Une vaguelette, disent les proches avec compassion. Vaguelette pas pour moi bien sûr, qui lâche le gouvernail.

Alors, j’essaie de rapporter l’adage à moi-même aujourd’hui, à mon désarroi confiné seul.

D’abord, pour ma propre barque, j’ai limité au maximum les nouvelles de la tempête. Je ne veux pas qu’on me demande mon avis sur la question de savoir si les mariniers ont bien navigué ou non. Je verrai ça plus tard, je trouve qu’en gros, ici, ça va, ça va (pardon pour les lecteurs que ma phrase va faire bondir : je tomberai sûrement d’accord avec vous quand il n’y aura plus de morts ou que l’urgence sera derrière nous. Mais d’ici là, si vous me posez la question, là maintenant, j’aurai peut-être juste envie de vous répondre par l’adage. Sans ironie, le cœur serré. Et j’ajouterai : et la tempête, vous l’avez vue, au moins ? On n’intente pas de procès à la tempête, sauf si c’est une façon magique de lui donner du sens coûte que coûte. Je veux bien ! Mais ça ne m’aide pas, moi).

Alors, alors, ensuite ? Ensuite, rien, l’adage me suggère, puisqu’il se présente là (c’est ce à quoi ils servent, les adages ! tomber sous le sens – ah ah – en-dessous du sens dessus dessous…), l’adage me suggère qu’on va tenir, qu’on va inventer ce que personne ne sait faire, justement.

Il y a toujours une tempête : et l’une peut en cacher une autre, comme les trains.

Alors, on va essayer d’inventer.

C’est ce que je me dis dans la petite barque de mon confinement.

 

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