Adage (écho) n°11.4.

 

 
Il est doux d’assister de la terre aux rudes épreuves d’autrui
 
 


Guido Furci

04/05/2020

 

Le texte qui suit se veut complément et prolongement des réflexions suscitées par Marie-Dominique Laporte, Hélène Merlin-Kajman, Michèle Rosellini et Montaigne (!) au sujet de l’Adage n. 11 : « Il est doux d’assister de la terre aux rudes épreuves d’autrui ». S’il fait écho à ce qui a été affirmé jusqu’à présent, c’est justement pour encourager un jeu de ricochets susceptible d’être poursuivi, afin de creuser davantage les différentes façons dont on peut entendre, donc recevoir, ces quelques mots aujourd’hui.

J’associe à cet adage deux souvenirs.

(1) Je l’ai entendu pour la première fois au lycée dans un cours de littérature latine. Nous avions dû le commenter et puis en discuter collectivement. Lors de la discussion, Luigina Berger, mon enseignante de l’époque, l’avait mis en rapport avec la lecture qu’en propose Hans Blumenberg dans Naufrage avec spectateur (1979). En gros, dans cet ouvrage visant à restituer de manière aussi simple que possible certaines des propositions théoriques intrinsèques à ce que Blumenberg appelle la « métaphorologie », le naufrage est traité en tant que corrélatif objectif de l’existence humaine et il ne prend tout son sens qu’à travers le regard d’un spectateur plus ou moins impliqué selon les circonstances. Chez Blumenberg, le naufrage devient, par extension, spectacle voire spectacularisation de la faillite des aventures des hommes. Comme il est très clairement souligné dans la plupart des quatrièmes de couverture de ce texte, il signifie aussi « le désordre de l’Histoire », autrement dit la multitude de relations possibles entretenues par l’individu avec la collectivité, mais aussi et surtout avec tout un ensemble d’évènements susceptibles d’en transcender l’existence, de par leur nature presque métaphysique. Dans Description de l’homme (2006), Blumenberg écrit : « Vivre pour l’homme n’est pas naturel. Il aurait pu ne jamais faire son apparition sur terre […] Son existence reste hasardeuse et précaire […]. Exister est pour lui une angoisse, celle d’une confrontation d’avance perdue avec un réel pour lequel il n’est pas armé. Il est donc essentiellement un animal qui a tout misé sur sa raison, sa capacité à s’inventer un monde culturel familier. Il est aussi un animal qui a besoin d’être consolé. Il lui faut atténuer, éviter, déléguer, différer son face-à-face avec la réalité. » Ce à quoi il ajoute, optant progressivement pour l’adoption d’un « nous » inévitablement polysémique : « La culture, la rhétorique, et notamment la métaphore, les rites et les mythes, la religion, les vacances, les illusions sont autant de moyens pour mettre à distance la dureté de l’existence, l’hostilité du monde et la déficience de notre être. Nos institutions, notre technique et notre raison sont des programmes de secours visant à compenser notre foncière défaillance biologique. Nos pratiques et nos concepts, qui sont autant de refuges et de cachettes, font que, malgré tout, nous continuons à vivre. » (Paris, Le Cerf, 2011, p. 593).

Or, il me semble évident que cette idée d’homme en tant qu’être inconsolable, donc sans cesse à la recherche d’une consolation, aussi scandaleuse puisse-t-elle paraître, est consubstantielle à celle du « naufrage » évoqué plus haut. D’autant plus que le terme allemand Schiffbruch, au sens imagé, est souvent utilisé dans des expressions aussi idiomatiques et courantes que mit etwas Schiffbruch erleiden : littéralement, « échouer avec quelque chose », autrement dit « dans/face à quelque chose » – ambivalence d’autant plus significative, si mise en rapport avec le Suave mari magno… qui ouvre l’un des livres les plus faussement scientifiques du De Rerum Natura.

(2) J’ai repensé à Lucrèce et à l’ambivalence de ces quelques mots beaucoup plus récemment. C’était en écrivant ma thèse de doctorat, lorsque, dans l’une des sections consacrées à Primo Levi, il a fallu que j’aborde « l’épisode du vieux Kuhn ». Dans ce passage célèbre situé dans le chapitre « Octobre 1944 » de Si c’est un homme, Levi nous décrit l’une des innombrables « sélections » qui scandent le quotidien des prisonniers dans le camp. Comme d’habitude, une baraque de deux cents personnes « est faite en trois ou quatre minutes », un regroupement de douze mille hommes en un après-midi. Avant même que les détenus connaissent avec certitude leur propre destin, tout le monde croit avoir compris quelle est la schlechte Seite, autrement dit la pile de fiches portant les noms des condamnés. En fait, bien qu’aucune communication officielle n’ait été transmise, puisque les informations concernant « les plus vieux, les plus décrépits, les plus "musulmans" » ont été placées à gauche par les SS en charge du tri, il est fort probable que la gauche soit le « mauvais côté », celui des détenus destinés aux chambres à gaz. Certes, il y a eu des irrégularités. René par exemple, si jeune et si fort, on l’a fait passer à gauche, « peut-être parce qu’il a des lunettes » – suggère Levi à la recherche d’explications aussi vaines les unes que les autres –, peut-être parce qu’il marche un peu courbé comme les myopes, mais plus vraisemblablement « par erreur ». Il en va de même pour Sattler, un robuste paysan transylvanien qui était encore chez lui trois semaines plus tôt, Sattler qui ne connaît pas l’allemand, qui n’a rien compris à ce qui s’est passé, et il est là dans un coin, en train de raccommoder sa chemise, alors qu’il n’en aura plus jamais besoin, comme le narrateur ne manque pas de le souligner avec résignation. Ces erreurs n’ont rien d’étonnant, nous explique-t-on ; ce genre d’examen opéré par les Allemands à une fréquence épouvantable est souvent très sommaire : ce qui compte pour l’administration du Lager, ce n’est pas tant d’éliminer les plus inutiles que de faire rapidement place nette en respectant le pourcentage établi. Alors que le sort des uns et des autres se clarifie et que chacun est occupé à gratter scrupuleusement le fond de sa gamelle avec sa cuillère à l’heure de ce qui va être le dernier repas de certains, les paroles du vieux Kuhn en train de prier à voix haute se font entendre de manière de plus en plus distincte. De sa couchette, le narrateur l’aperçoit balançant son buste, la tête couverte par son calot de prisonnier – qui fait déraisonnablement office de kippa. « Kuhn remercie Dieu de n’avoir pas été choisi », constate Levi, démontant de manière sinistre le topos de l’élection – aussi controversé que substantiel dans l’histoire de la tradition juive. Ce sur quoi il enchaîne : « Kuhn est fou. Est-ce qu’il ne voit pas, dans la couchette voisine, Beppo le Grec, qui a vingt ans, et qui partira après-demain à la chambre à gaz, qui le sait, et qui reste allongé à regarder fixement l’ampoule, sans rien dire et sans plus penser à rien ? Est-ce qu’il ne sait pas, Kuhn, que la prochaine fois ce sera son tour ? Est-ce qu’il ne comprend pas que ce qui a eu lieu aujourd’hui est une abomination qu’aucune prière propitiatoire, aucun pardon, aucune expiation des coupables, rien enfin de ce que l’homme a le pouvoir de faire ne pourra jamais plus réparer ? » (pour cette citation et les précédentes, cf. Si c’est un homme [1947], in Œuvres, Robert Laffont, 2005, pp. 100-101) La suite est bien connue : Levi achève ces réflexions avec une sentence qui interrompt de façon radicale tout autre questionnement possible : « si j’étais Dieu, la prière de Kuhn, je la cracherais par terre ».

Décontextualisé, l’adage de Lucrèce est à mes yeux dérangeant car Blumenberg comme Levi – bien que pour des raisons différentes – m’empêchent de relativiser la portée de l’adjectif « doux ». Ce serait évidemment autre chose si à la place de ce « doux » on avait, plus explicitement, un « doux sentiment de quiétude » opposé, par exemple, à « l’agitation environnante », plutôt qu’à une rude épreuve, voire à un danger. Dans l’utilisation (répétée) que Michelet fait de cet adage dans ses Mémoires j’ai toujours cru reconnaître à la fois une tentative d’exprimer le malaise suscité par ce « doux » et l’envie d’en faire abstraction pour s’autoriser à employer la citation de manière beaucoup plus décontractée : « Tous les dimanches soirs nous entendions à peu de distance le bruit […] du bal des Marronniers. J’aimais assez cela ; c’était un plaisir dans le genre du Suave mari magno » (éd. A. Michelet, 1884, p. 101). Je ne pense pas que ce soit une coïncidence si, hors contexte, de ces mots de Lucrèce seuls les premiers ont été évoqués à plusieurs reprises au fil du temps. J’ai plusieurs exemples en tête (Boileau, Calderón de la Barca, Giacomo Leopardi, Felice Burdino) et celui de Proust en particulier : « le suave mari magno que nous éprouvons, au milieu d’un bon dîner, à nous souvenir d’aussi terribles soirées » (Le Côté de Germantes, Gallimard, 1921, p. 133). C’est sans aucun doute une coïncidence (?) si je suis tombé sur des notes prises à la main il y a quelques années au sujet du verbe yiddish פֿאַרגינען [farginen], lorsque j’étais en train de chercher la référence exacte de cette citation de Proust. « Farginen » a très peu d’équivalents dans les autres langues que je connais, ou que j’ai eu l’occasion d’étudier : il signifie quelque chose comme « se réjouir pour quelqu’un à qui il arrive ou peut arriver quelque chose de beau et dont le bonheur nous apaise ».

J’hésite : cela suggère un contre-champ intéressant, mais j’ai du mal à savoir si ce terme en yiddish tel que je l’interprète entretient un rapport antinomique ou plutôt de complémentarité avec l’un des incipit les plus anthologisés de l’Antiquité classique …

 

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